Irrigation: l’été sera-t-il celui de la guerre des bassines?


Julien Le Guêt porte-parole du Collectif Bassines non merci et Luc Servant, président de la chambre régionale d'agriculture de Nouvelle-Aquitaine ont répondu à nos questions

Une bassine agricole en CharenteBassines non merci

Bassine en Charente

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Publication PUBLIÉ LE 13/07/2022 PAR Virginie Valadas

Plus clivant encore que les projets d’implantation d’éoliennes ou de champs photovoltaïques, le sujet de l’implantation des réserves de substitution d’eau fracture le monde paysan. Avec la sécheresse particulièrement précoce et qui s’installe dans la durée, le sujet prend encore de l’acuité.
Aqui donne ci-dessous successivement la parole à Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci !* engagé dans la lutte anti-bassines depuis une quinzaine d’années, puis à Luc Servant, président de la chambre régionale d’agriculture et céréalier irriguant en Charente-Maritime, qui défend les réserves de substitution d’eau, face au réchauffement climatique.

 Julien Le Guet : « L’urgence écologique nous oblige à renforcer la désobéissance civile »

Aqui: vous annoncez des actions de désobéissance civile et spectaculaires cet été autour des projets de bassines en Sèvre niortaise; pourquoi maintenant ?

 Julien Le Guet : Parce qu’après des années de tentatives de dialogues, de concertations, de réunions, après cinq ans de lutte acharnée où des bassines ont été jugées illégales par les tribunaux, nous constatons que nous ne sommes toujours pas entendus. Au début, nous étions invités à la table des discussions en amont, puis nous avons été éjectés.  Non seulement nous n’avons pas été ni considérés, ni entendus, mais pire encore, les pouvoirs publics, avec la FNSEA, le Syndicat des Jeunes agriculteurs, envisagent de multiplier la création de réserves de substitution d’eau dans toute la France. 

Julien Le Guêt porte-parole du Collectif Bassines non mercicollectif bassines non merci

Julien Le Guêt porte-parole du Collectif Bassines non merci

Aqui: vous annoncez des actions de désobéissance civile et spectaculaires cet été autour des projets de bassines en Sèvre niortaise; pourquoi maintenant ?

 Julien Le Guet : Parce qu’après des années de tentatives de dialogues, de concertations, de réunions, après cinq ans de lutte acharnée où des bassines ont été jugées illégales par les tribunaux, nous constatons que nous ne sommes toujours pas entendus. Au début, nous étions invités à la table des discussions en amont, puis nous avons été éjectés.  Non seulement nous n’avons pas été ni considérés, ni entendus, mais pire encore, les pouvoirs publics, avec la FNSEA, le Syndicat des Jeunes agriculteurs, envisagent de multiplier la création de réserves de substitution d’eau dans toute la France. 

Il y a seize projets de nouvelles bassines rien qu’autour de la Sèvre niortaise, c’est une aberration. Les bassines sont des armes de destruction massive de la biodiversité, donc nous voulons les désarmer.  A chaque fois que débutera un chantier de création d’une nouvelle bassine, nous nous donnons trois semaines pour provoquer l’arrêt du chantier, son démontage. Si nous devons en venir à ce durcissement du rapport de forces, nous sommes prêts à cela. Notre actualité c’est de passer à l’action pour affirmer: « pas une bassine de plus ! »

Aqui: Que reprochez-vous à ces dispositifs d’irrigation ? 

JLG: C’est une solution technique qui est séduisante sur le papier, mais dans les faits, c’est un pansement sur un système d’exploitation exsangue.

Notre opposition est à la fois écologique et philosophique. Je suis batelier dans le marais poitevin et j’ai développé un attachement profond au marais, à sa biodiversité. Depuis quinze ans, j’ai vu cet espace naturel sensible se dégrader, cette biodiversité se raréfier. Tout ce qui se passe dans le marais est soumis à l’agrochimie qui découle des bassins versants; c’est la même chose pour la Seudre, la Charente et toutes les rivières. 

L’eau est un bien commun et de plus en plus rare. Avec les bassines, l’eau est privatisée car l’eau de la nappe phréatique est exploitée par une minorité d’agriculteurs qui sont en production extensive de céréales et notamment de maïs. Et c’est l’Etat qui finance cette destruction en versant des subventions à hauteur de 70%. La PAC de 1992 a favorisé l’exploitation du maïs. A l’époque une prairie rapportait 1200 francs par hectare quand un champ de maïs rapportait 4200 francs par hectare. On a transformé des territoires en quelques grains d’or qui profitent à une minorité.

Avec les sécheresses de plus en plus longues et fréquentes, comment peut-on encore pomper l’eau des nappes phréatiques en hiver pour mettre cette eau dans ces grandes bassines où elle s’évapore en plein soleil ? Le réchauffement climatique met maintenant ces nappes phréatiques en déficit chronique de pluie.

Aqui: Au-delà du rapport de force, que préconisez-vous alors ? Quel usage de l’eau ? 

JLG: Nous avons construit notre propre projet, on a toute la matière première et nous sommes prêts à le mettre en œuvre avec nos amis de la Confédération paysanne.  Nous avons des spécialistes d’agroécologie dont certains sont issus du CNRS de Chizé (Deux-Sèvres) qui travaillent avec nous: nous préconisons de remettre des prairies en herbe pour que les vaches laitières mangent de l’herbe. Il y a 50 ans, il y avait 70% de prairies, aujourd’hui, il y en a 17% et pourtant, il y a autant de bêtes. Ce n’est qu’un exemple. Notre modèle agro-écologique est un projet de territoire, dont les retombées nourricières sont pour le territoire où il est développé, comme ce qui est en cours au bord de la Trezence. Nous souhaitons aussi morceler les grandes exploitations et ainsi remettre des haies, des arbres. L’argent qui sert à financer des bassines pourrait être mieux utiliser pour de la formation, cet argent pourrait servir à la construction de projets vitaux et durables. 

Aqui: Pensez-vous que les deux systèmes d’agriculture pourraient cohabiter

JLG: La seule porte de sortie que l’on envisage est à Bruxelles, la solution peut venir de l’Europe. La Commission Peti reçoit le collectif ce 13 juillet pour la troisième fois. Le 14 juillet nous menons une action à Mauzé plage et du 19 au 23 août, nous organisons la descente de la Sèvre avec BNMTV (Bassines non merci TV). Quant à revenir à la table des discussions avec les préfets et la FNSEA, je n’y crois pas beaucoup.

 *Le Collectif Bassines non merci regroupe des membres de la Confédération paysanne, des Amis de la terre et de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)


Luc Servant : « Il faut savoir si l’agriculture est un enjeu prioritaire »

Aqui: Que pensez-vous des propos récents des membres du Collectif bassines non merci ! au sujet de la désobéissance civile ?

 Luc Servant : Ce n’est pas mon rôle de répondre ou de commenter cela. C’est le rôle des services de l’Etat. Je conçois qu’il y ait des débats sur le stockage de l’eau et sur l’irrigation mais les appels à la violence ne sont pas de mon ressort.

Luc Servant, président de la chambre régionale d'agriculture de Nouvelle-AquitaineAqui.fr

Luc Servant, président de la chambre régionale d’agriculture de Nouvelle-Aquitaine

Aqui: De nouvelles réserves de substitution d’eau qui doivent être construites autour de la Sèvre niortaise. Sont-elles nécessaires ?

LS: Ces projets ont fait l’objet de travaux et de concertation dans le cadre du Projet de territoire et de gestion de l’eau (PTGE) ainsi que du Varenne agricole de l’eau gouvernemental qui a rendu ses conclusions en février dernier et auquel la Chambre d’agriculture de Nouvelle-Aquitaine a bien évidement participer en tant que première région agricole de France. L’un des objectifs fixés par ce Varenne de l’eau, c’est que la France doit conserver et même améliorer sa souveraineté alimentaire tout en adaptant son agriculture au réchauffement climatique.

La question de l’irrigation, c’est la question de la diversité des cultures: pour l’élevage, pour produire des fruits et des légumes, il faut de l’eau. Aujourd’hui, la luzerne irriguée est importée d’Espagne. L’eau devient rare en été, il faut donc la stocker sur certains secteurs géographiques. Avec le dispositif des réserves de substitution d’eau, les agriculteurs savent dès le mois de mars, le volume d’eau dont ils disposeront en été. Cela permet à l’agriculteur d’anticiper ses débouchés, sa production. En Vendée où il y a des réserves qui fonctionnent sans difficulté, cela a permis la production de nouvelles semences, de légumes, une réelle diversification des cultures et de l’installation de nouveaux agriculteurs. Je vais même plus loin, des hydrogéologues ont constaté que la nappe phréatique était maintenant plus fournie. 

A contrario, en Aunis, il y avait de la production de haricots verts pour la marque Bonduelle notamment, cette production s’est arrêtée faute d’irrigation en été. Elle est partie dans la Beauce avant de s’arrêter également faute d’irrigation et maintenant, Bonduelle achète ses haricots verts aux pays de l’Est.

Par ailleurs, Les seuils de prélèvements sont très stricts et les prélèvements ne sont réalisés qu’en hiver, on prélève seulement quand la nappe phréatique est élevée et que les rivières ont du débit. 

L’agriculteur bénéficie également des progrès techniques pour gérer la ressource en eau au mieux avec des canons à eaux à régulation électronique, des drones qui permettent de repérer les zones à irriguer en priorité, des sondes pour savoir jusqu’à quel niveau il est possible de pomper en hiver. Nous sommes disposés à planter des variétés moins sensibles à la sécheresse, à faire des semis plus tôt.

Aqui: Néanmoins, le réchauffement climatique va entraîner des sécheresses de plus en plus longues et fréquentes.  Quelles solutions à long terme pour irriguer quand les nappes phréatiques sont en déficit d’eau ?

LS: Des solutions sont envisagées pour remettre du débit dans le cours des rivières en créant des sortes de petits barrages. Cela permettra de remettre de l’eau dans les cours d’eau et déviter les crues. Car avec la sécheresse, il y a aussi des épisodes pluvieux violents qui s’ils ne permettent pas de remplir la nappe phréatique, peuvent entraîner des crues. Or cette eau n’est pas stockée pour l’instant.

Il faut aussi créer plus de bassins d’irrigation qui réutilisent les eaux usées. Il y a un projet dans ce sens à Royan. Ce sont des projets coûteux car il faut traiter les eaux usées pour qu’elles ressortent avec un niveau de qualité A et permettent d’irriguer des légumes ou des fruits qui pourront être consommés crus. A ce titre, le bassin d’irrigation de La Flotte à l’île de Ré est un modèle du genre. Malheureusement, ce genre de dispositif n’est que trop rare en France : 0,3%, c’est ridiculement peu quand l’Espagne dispose de 15% de bassins de ce type et 100% en Israël.  Il faut savoir si l’agriculture est un enjeu prioritaire en France et agir en fonction des objectifs fixés.

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