La Villa Bloch à Poitiers entre refuge et création


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Temps de lecture 6 min

Publication PUBLIÉ LE 06/02/2019 PAR Julien PRIVAT

C’est une maison adossée à la colline avec une vue imprenable sur le quartier de la Varenne à Saint-Benoît et la ligne de chemin de fer entre Poitiers et Bordeaux. « Jean-Richard Bloch aimait voir passer les trains, il se prenait en photo avec eux en arrière plan », confie Patrick Amand, responsable de la Villa Bloch. Bienvenue à la Mérigote, résidence de l’écrivain, intellectuel et humaniste – c’est le nom qu’il lui avait donné et orthographié avec un seul T contrairement à celui de la rue qui en compte deux. « Jean Richard Bloch a instauré tout un langage autour de cette maison », poursuit Patrick Armand. La bibliothèque de Jean-Richard Bloch avec des exemplaires de L'Effort et de Europe. Plus de 10 000 documents ont été versés à la médiathèque

Jean-Richard Bloch (1884-1947) s’est installé à Poitiers avec sa famille en 1908. Il était professeur d’histoire-géographie au lycée Henri IV et secrétaire de la section de la Vienne de la SFIO. L’homme de lettres commencera à écrire, échanger avec les intellectuels du début du XXe siècle. Ce n’est qu’en 1911, qu’il emménage à la Mérigote. Lors d’un échange épistolaire avec Romain Rolland, il écrit le 4 mars : « Nous abandonnons Poitiers pour une campagne toute proche, où nous trouverons les grands espaces et les bas loyers. C’est une petit maison accrochée au-dessus de la vallée où passe la ligne de Bordeaux quand on quitte Poitiers en allant vers le Midi ». Dans ce coin de rocher poitevin, il va écrire, devenir journaliste, fondé L’Effort, (qui deviendra par la suite l’Effort libre), cofonder la revue Europe ou encore le quotidien Ce Soir avec Louis Aragon.

La porte ouverte

Engagé politiquement au Parti Communiste, Jean Richard Bloch a beaucoup accueilli à la Mérigote. Parents et amis fuyant le Nord de la France lors de la Première guerre mondiale ; des militants antifascistes allemands ou autrichiens au moment de la Seconde ; des poètes et écrivains espagnols sous Franco. Durant l’entre-deux-guerres, de nombreux intellectuels, écrivains, poètes, artistes, amis (André Malraux, Roger Martin du Gard, Paul Nizan, Jean Cassous, Vladimir Pozner) ont également séjourné à Poitiers, la maison devenant un véritable carrefour de rendez-vous culturel.

La villa fût habitée jusqu’au début des années 2000, par des descendants de la famille. Finalement, la mairie de Poitiers l’a acquise en 2005 en s’engageant à l’inclure dans un projet culturel, avec l’accord de la famille. Aujourd’hui, ce rocher poitevin revit enfin. Il a fallu huit mois de travaux pour réaménager les 260 m2 de la maison du gardien et la centaine de mètres carrés de la dépendance voisine. La façade du pavillon a été rénovée. À l’intérieur, une salle à manger, une cuisine et, à l’étage, trois studios ont vu le jour afin d’accueillir des artistes. Des meubles d’époque ont été chinés dans les brocantes et autres dépôt-ventes. Seul le bureau de Jean-Richard Bloch est resté dans « son jus » ; « Là, il s’agit de son bureau, C’est ici qu’il écrivait avec la vue sur la vallée », confie Patrick Amand, lors de la visite de la Villa Bloch – c’est comme cela qu’elle est nommée désormais. A quelques jours de l’inauguration, ça sent la cire, fraîchement passée. Sur les étagères de la bibliothèque, des numéros d’Europe et de sa revue L’Effort. « Mes collègues du centre technique communautaire les ont démontées et rénovées. Les meubles ont la même disposition qu’à l’époque », poursuit le responsable de la Villa. Ils se sont inspirés des photos conservées pour tout remettre à l’identique. De nombreux documents appartenant à Jean-Richard Bloch ont pu être conservés. Au total, plus de 10 000, qui sont versés aux fonds de la médiathèque. « Si nous les possédons encore, c’est parce qu’un officier de la Wehrmacht avait fermé le bureau de Jean-Richard Bloch à clé. Durant la Seconde guerre mondiale personne n’y est rentré et tout est resté intact », explique Patrick Amand.

L’accueil d’un réfugié politique

Aujourd’hui la Villa Bloch va devenir une résidence d’artistes. « Nous avons souhaité que ce soit une fenêtre ouverte sur le monde pour rendre l’esprit que Jean-Richard Bloch avait donné à sa maison », résume Alain Claeys, le maire de Poitiers. Les premiers artistes sont déjà arrivés. Notamment celui qui a emménage dans l’ancienne maison du gardien. Il est ici avec sa famille depuis le 16 janvier. Il s’agit d’un poète iranien qui a fui son pays.  Mohammad Bamm est un exilé politique, de 29 ans, il a reçu plusieurs récompenses pour ses écrits, mais il est accusé de propagande contre la république islamique d’Iran par les autorités du pays. 

Mohammad Bamm (au centre de l'image) est un poète iranien de 29 ans. Il a dû fuir son pays pour des raisons politique.

Mohammad Bamm porte une histoire forte. Professeur de littérature au lycée, il a été arrêté à deux reprises en 2017 (en mai pendant trois jours et en décembre pendant trois mois ). « C’était pour une question d’idéologie. Les autorités m’ont accusé de blasphème et propagande contre eux. J’ai subi des tortures psychologiques et physiques. On m’a fait croire que mon père avait fait une attaque cardiaque. J’ai été malade, je n’avais pas accès à un médecin. J’étais vraiment interrogé en permanence », confie-t-il, avec quelques hésitations dues aux émotions de ces instants vécus. Il a dû fuir avec sa femme et ses deux enfants, tout d’abord vers la Turquie. « Nous avons passé deux mois là-bas. », avant de rejoindre Poitiers, le 16 janvier dernier. « Cela va me permettre de continuer à travailler de façon libre même si mon pays, ma famille, mes amis me manquent. Je découvre le fait d’être étranger », poursuit-il. Il songe déjà à reprendre la plume. Le poète et parolier a déjà vu qu’il y avait des maisons d’éditions iranienne à Paris. Il pense aussi à donner des cours de farsi (la langue majoritaire en Iran). Avec sa famille, ils vont surtout devoir s’habituer au climat. « À Hamadan (au sud-ouest de Téhéran), il fait 60 degrés l’été et 23 l’hiver. Ça change un peu », ironise-t-il. Pour l’instant, il ne parle pas français, mais va prendre des cours avec sa famille puisqu’ils sont censés rester deux ans à Poitiers. Ses deux enfants sont scolarisés dans une école de Poitiers.

Le poète Mohammad Bamm est venu à Poitiers, car la ville fait partie du réseau international des villes-refuges ICORN (International Cities of Refuge Network). Le but est d’inviter, accueillir, protéger et accompagner un artiste qui ne peut plus exercer son art dans son pays d’origine. D’autres artistes vont occuper les studios de la Villa Bloch. Dès janvier, un jeune diplômé de l’Ecole européenne supérieure de l’image, Alexis Morange, y a déposé ses valises. La documentariste iranienne, Anahita Hekmat, devrait également séjourner dans la villa pour y préparer son film grâce au partenariat avec la Cité internationale des arts. Enfin, le dernier studio sera occupé par les artistes programmés dans le cadre de « traversées », événement artistique et culturel du projet du quartier du Palais de Poitiers.

Les trois studios de la Villa Bloch vont accueillir des artistes en résidence

La Villa Bloch sera ouverte lors de grandes occasions et pour les journées du patrimoine. Il sera également possible de visiter le bureau de Jean-Richard Bloch ce week-end du 9 et 10 février pour l’inauguration et les portes ouvertes. 

Programme de l’inauguration

 samedi 9 février

11h : Ouverture officielle

A 12h et 14h : Trilili Ladies & Dandies et Cie du Gramophone

Trio vocal féminin accompagné d’un pianiste et d’un contrebassiste, les « Trilili Ladies & Dandies » est un quintet jazz s’inspirant de grandes figures musicales des années 30 à 60. L’équipe du Gramophone et ses danseurs de Lindy Hop transformeront l’espace pour une animation façon guinguette.

Entre 12h30 et 17h : visites à trois voix de la Villa Bloch

Découvrez l’ancienne propriété de Jean-Richard Bloch, devenue lieu de résidence d’artistes, à travers le regard croisé de l’architecte du projet, d’artistes et d’un guide.

Durée : 40 min, départ toutes les 30 mn – dernier départ à 16h30
Groupe limité – réservation obligatoire avant le 6 février, au 05 49 30 81 87
Gratuit – tout public

15h : restitution de l’atelier d’expression artistique Babel #2

Mené par Isabelle Feuillet et en partenariat avec le Toit du Monde au sein de la Médiathèque des 3 Cités. L’objectif est de recueillir la parole de personnes en situation d’exil à Poitiers, de retranscrire artistiquement leurs propos et leur vécu, et de symboliser leur parcours autour des thèmes de la maison et de la fenêtre sur le monde.

Installation dans le parc de la Villa Bloch
Rendez-vous au 138 rue de la Mérigotte

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