L’Actualité du Roman Noir : Terra Alta


Javier Cercas : Terra Alta – Actes Sud, collection lettres hispaniques- Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičić et Karine Louesdon- 307 pages- mai 21 -22,5 €

Javier Cercas : Terra Alta – Actes Sud, collection lettres hispaniques- Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičić et Karine Louesdon- 307 pages- mai 21 -22,5 €La Machine à Lire

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Publication PUBLIÉ LE 20/09/2021 PAR Bernard Daguerrer

Javier Cercas, ce grand auteur espagnol, s’essaie au roman noir. C’est une démarche originale chez cet écrivain qui a emporté jusqu’ici l’adhésion de ses lecteurs en plaçant ses récits souvent au cœur de l’histoire de son pays, particulièrement autour de la guerre d’Espagne. Ici, à la matrice même de son intrigue criminelle, il accroît la dimension singulière de son héros, un policier catalan nommé Melchor, en le rendant raide dingue -pour parler contemporain- du grand livre de Victor Hugo, Les Misérables, et particulièrement du personnage de l’inspecteur Javert, double de son protagoniste, on aurait presque envie de dire son semblable, son frère.

Commençons par la trame policière de l’affaire : un triple assassinat – dont celui d’un couple de deux vieillards, tués après avoir été abominablement torturés -secoue la petite ville de Gandesa, située en Terra Alta, cette zone désertique et pauvre du Sud de la Catalogne. L’une des victimes était un industriel prospère, dont les usines de cartonnage aux ramifications internationales, fournissaient du travail à toute la région. C’est dire si la résolution des meurtres est un enjeu local important. Or les investigations piétinent et les efforts de Melchor, excellent enquêteur qui subodore autre chose qu’une atrocité crapuleuse, se heurtent à l’absence de pistes. Faute de résultat tangible, sa hiérarchie se résout à classer provisoirement l’affaire, au grand dépit de Melchor, qui s’obstine : en marge de toute légalité policière, il fait progresser l’enquête à laquelle va s’ajouter une tragédie personnelle. On n’en dira pas plus, laissant au lecteur la tâche qui est la sienne, celle de suivre la résolution du crime.

Terra Alta n’est pas seulement un polar ; Cercas creuse avec une espèce de fébrilité créatrice incessante d’autres pistes : on a parlé de la fascination de Melchor pour Javert, choix qui pourrait paraître étonnant, au regard de la destinée négative du personnage, toujours dans l’ombre portée de Jean Valjean. Car il y a, le souligne malignement l’auteur, une similitude d’origine. L’un et l’autre voient grandir leur vocation professionnelle au cœur de la prison : on découvrira l’itinéraire de Melchor, jadis jeune voyou lié au narcotrafic qui devient un policier d’élite. Mais a-t-il pour autant, en se rangeant du côté de la loi, abandonné toute idée de vengeance personnelle face aux terribles blessures de sa vie ? Tout comme Javert encore, Melchor est un personnage solitaire, peu sociable au fond.
Pourtant subsiste une différence fondamentale : Melchor rencontre plusieurs mentors, qui le protègent, quoiqu’il s’en défende ; ils sont pour lui comme des pères de substitution. Le premier, un détenu français en prison, lui fait connaître les beautés de l’ouvrage de Victor Hugo. Le deuxième l’accompagne dans ses premières années dans la police, un brigadier qu’on dirait bâti sur le socle de l’inspecteur Méndes, ce personnage fameux dans l’œuvre du grand auteur catalan Francisco Gonzales Ledesma, qui fait régner l’ordre à sa manière dans son quartier de Barcelone, là où Melchor débute l’exercice son métier. Le troisième enfin est un avocat vieillissant qui l’aide dès le début de son incarcération et plus tard à devenir policier, veillant sans cesse sur lui tout au long du roman. Or ces trois personnages ont un rapport très particulier à la loi, pour le dire vite, et ils ont transmis cet héritage à Melchor. Voilà pourquoi il a une vraie ambivalence morale, voulue bien sûr par son créateur.

Enfin la dimension historique du roman ne peut échapper au lecteur, resituant l’arrière-plan de la guerre civile dans tous les actes de la vie courante de cette région où eut lieu la bataille de l’Èbre « le décor de la bataille la plus cruelle de l’histoire d’Espagne ». Le souvenir des combats résonne dans les chroniques que les habitants, des plus jeunes aux plus âgés, s’échangent ; la terre est marquée des fragments d’obus : « après la guerre les champs en étaient semés » raconte Olga la femme de Mechor. Le policier intègre-t-il dans son enquête cet arrière-plan ? On notera que, créature de papier, il paraît plus sensible aux muses de la littérature qu’aux sirènes de l’histoire.

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