Start-up à succès : Ekylibre, la ferme « Open source »


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Start-up à succès : Ekylibre, la ferme "Open source"

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Temps de lecture 7 min

Publication PUBLIÉ LE 29/10/2017 PAR Romain Béteille

C’est l’histoire d’une entreprise qui aurait pu ne jamais voir le jour. L’histoire d’une conception modernisée de l’agriculture, via le biais d’un logiciel libre de gestion des entreprises agricoles. La base d’Ekylibre, créée officiellement début 2015 mais imaginée bien avant, c’est de permettre aux agriculteurs de gérer, avec un seul outil, tous les domaines de l’exploitation. « Du sol au silo » était d’ailleurs son slogan de départ, et en 2015 l’entreprise co-fondée par David Jouin et Brice Texier promettait de diviser par cinq le temps dévolu aux tâches administratives. Pour cela, un seul moyen : regrouper la compabilité, la facturation, la gestion de parcelles, la tracabilité de la production et la gestion des objets connectés installés dans les champs. Trois ans après son lancement, Ekylibre est installée à Bègles et l’équipe compte une petite vingtaine de personnes. Les deux fondateurs sont toujours là, et la jeune entreprise a intégré récemment la dernière promotion du Village du Crédit Agricole. Elle a de nombreux chantiers sur le feu. Retour sur sa génèse compliquée et son développement pluriel avec son (très barbu) directeur technique. 

Une naissance compliquée

Le projet Ekylibre a, en fait, vu le jour en 2007. Si David est l’héritier d’une ferme familiale en Charente, Brice a « suivi ça de loin. Je suis issu de la campagne, en Corrèze. Ce n’est donc pas un milieu inconnu, mais je n’ai jamais eu à travailler sur une exploitation ». Son père faisait dans l’électroménager, sa mère était assistante sociale. À priori, rien à voir donc. Sauf qu’au moment où Brice était en pleine formation à l’école d’ingénieur de Talence, le hasard d’une rencontre a fait tourner le vent. « J’ai rencontré un agriculteur syndicaliste qui était président de la Bulle, l’association bordelaise des utilisateurs de logiciels libres. C’était un profil assez atypique. Comme il était en partenariat avec l’Enseirb, il pouvait proposer un sujet d’étude. Il avait demandé, en 2005, à travailler sur un SIG (Système d’Information Géographique) agricole. A la fin, ça avait donné un projet qui n’était pas forcément terminé, il s’était débrouillé pour prendre la totalité du groupe en stage dans son syndicat agricole. On avait continué le développement ». C’est donc une rencontre et un attrait évident pour l’open source qui a commencé à former cet outil très particulier. 

Dans la tête de Brice, il y avait déjà cet élan un brin utopiste de « libérer l’agriculteur, lui rendre son autonomie qu’il a un peu perdue suite à l’industrialisation de l’agriculture. On a demandé aux agriculteurs de produire, on les a encadrés sur l’aspect technique et économique, ce qui fait qu’ils ont un peu perdu la main sur leur exploitation. Certains ne gèrent quasiment plus rien, c’est la coopérative qui s’en occupe. Ils ont donc une visibilité très restreinte et une liberté d’action limitée. Sauf quand ils se mangent une crise, là ils se retrouvent un peu tous seuls et ça devient compliqué. L’idée de l’outil de gestion open-source, c’était de proposer quelque chose de libre, avec lequel ils puissent se débrouiller. Le choix n’est pas gratuit ou léger, mais au moins ils ont ce choix ». Un choix qui est aussi unifié que possible, la promesse étant donc de proposer une seule offre pour permettre la gestion de toute l’exploitation, donc plutôt réservée aux TPE agricoles. « On part du principe que pour bien gérer une exploitation, il faut tout surveiller. Quand c’est propriétaire, on ne sait jamais où ça va, ça peut être abandonné. Là, je sais qu’on a du monde qui peut s’intéresser au projet en dehors des frontières assez facilement. Pour l’instant, on se développe en France, ce qui n’empêche pas des pays, majoritairement en Afrique, de trouver le projet intéressant et de faire des formations dessus. Des personnes vont se lancer dessus dans leur coin sans qu’on ait forcément besoin de mettre une action commerciale en place », commente Brice. 

Décollage immédiat

De manière concrète, Ekylibre a été co-financé en 2008 et 2009 par l’Union Européenne et le Conseil Régional d’Aquitaine à hauteur de 200 000 euros. Il a, avant de devenir une start-up à part entière, été soutenu et mené au sein du SACEA (Service d’Aide et de Conseil aux Exploitants Agricoles), organe juridique intégré à la déclinaison girondine de la toute puissante FNSEA, qui travaillait déjà sous logiciel libre. « Dans une autre région, il était très probable que ce projet ne puisse jamais voir le jour, l’Aquitaine étant l’une des régions leaders du logiciel libre en France. Il y aurait eu plein de raison pour que ça ne se fasse pas », affirme le directeur technique.

Problème : Ekylibre est encore loin d’avoir trouvé le sien. « Il n’y avait pas de vision commerciale de la chose, c’est ce qui fait que le projet a plus ou moins flotté pendant quelques années. Aucun business-plan. Les budgets étaient certainement restreints, les agriculteurs au bureau de la FDSEA n’étaient pas forcément tous d’accord avec le projet. C’était carte blanche, budget zéro ». En 2012, Brice rencontre David et les deux hommes se découvrent des intérêts mutuels. On vous la fait courte : sortir de la FDSEA pour devenir une start-up se présente vite comme une évidence, surtout lorsque la Cour des Comptes s’en mêle. À partir de cet instant, le développement d’Ekylibre passe la seconde : l’accélérateur de start-up régional Banquiz en 2014, Unitech à Pessac début 2017 et, depuis mars, de nouveaux locaux à Bègles. Entre temps, Ekylibre a co-fondé une association baptisée « La Ferme Digitale« , destinée à accueillir des start-ups qui mélangent agriculture et nouvelles technologies, et qui fonctionne aujourd’hui toute seule. 

Trouver l’Ekylibre

Depuis cette phase de lancement, le discours a quelque peu évolué, de même que l’organisation. Déjà, la nouvelle ambition au sein de l’équipe est de simplifier le plus possible la première utilisation du logiciel, pour l’heure un peu complexe pour l’agriculteur néophyte. « En termes d’ergonomie, ce n’est pas le summum », avoue Brice. « Il n’est pas insurmontable, mais sans formation, il est complexe à appréhender pour l’agriculteur lambda qui n’a pas envie de s’investir sur un outil de gestion. C’est là dessus qu’on a mis un vrai budget en 2017 ». Fin novembre, Ekylibre permettra à sa communauté de consulter une vrai documentation utilisateur pour que ces derniers puissent se lancer eux mêmes plus rapidement sans devoir récolter les informations de base dans le code source du logiciel. Le but : réduire le temps d’adaptation « de deux heures à entre cinq et dix minutes ». La start-up projette d’arriver à convaincre 10 000 utilisateurs à payer un abonnement pour accéder au service d’ici 2020, même si les plus petites exploitations, « qui n’ont aucun budget à mettre sur la gestion », ont toujours un accès gratuit sans limite de temps, mais avec forcément moins de services à disposition (par exemple, dans la version payante, des ingénieurs agronomes servent d’experts et sont en lien avec les agriculteurs pour les aider dans la gestion). 

Autre ambition : agrandir la communauté, composée aujourd’hui d’environ 300 utilisateurs, alors qu’Ekylibre affirme être présent dans 1342 fermes et souhaite arriver à 2500 en fin d’année prochaine. Avec les conséquences que cela peut avoir sur les partenariats éventuels. « On est en train de monter le marketplace, un espace intégration pour échanger avec tout le monde. Aujourd’hui, on se pose plus en collecteurs de données que l’inverse, on n’a pas encore beaucoup de personnes qui sont en demande de consommation de nos données. On fait de l’échange avec un fabriquant d’IOT. La donnée attendue par les partenaires, c’est le contour des parcelles avec ce que l’agriculteur produit dessus et les interventions qu’il y fait. On avance aussi avec des cabinets comptables pour les alimenter en données de manière automatique, pour que l’agriculteur n’aie pas à faire deux fois les mêmes saisies ». Actuellement, l’entreprise fonctionne surtout via des connexions partenaires, qui permettent à l’agriculteur d’échanger des données avec une autre entreprise « qui, en général, est un de ses fournisseurs. C’est surtout concentré autour de quelques objets connectés. On a un projet de connexion avec un service de l’État pour les télédéclarations animales, qui est en cours et qui ne sera finalisé qu’au premier semestre 2018 ». Pouvoir échanger les données avec les différents services qu’utilise l’agriculteur permettraient une simplification administrative évidente, que ces derniers soient publics ou privés.

Aujourd’hui, l’équipe d’Ekylibre est séparée en deux : d’un côté, l’édition (développement de logiciels), de l’autre, l’intégration des données utilisateurs. « Au début, on ne séparait pas édition et intégration parce qu’on se disait que c’était une force. On était jeunes, innocents : ça ne marche pas. Il y a deux rythmes complètement différents, un intégrateur va potentiellement faire trois déploiements du logiciel dans la journée pour un client donné quand, de notre côté, on parle aujourd’hui de faire trois versions par an. En intégration, les clients n’attendent pas. Donc on va séparer les deux. Ce sera limite une entreprise dans l’entreprise ». Le dernier levier de développement, actuellement en plein chantier, est baptisé Zero. Il s’agit d’une application mobile sous la forme d’un traqueur GPS qui permet aux exploitants de suivre leurs interventions en temps réel, via son téléphone. Il récolte ainsi, là encore, des données précises qui viendront, par la suite, alimenter le logiciel de base via internet, dans le but d’éviter une saisie manuelle.

« On sait où était l’agriculteur à tel moment. À la fin, il envoie tout le chemin qu’on est ensuite capables d’analyser pour estimer des surfaces et des temps de travail, tout ça pour qu’il n’aie pas à saisir ses interventions à chaque fois ». On vous l’a dit, il reste encore du pain sur la planche, sans parler du fait que l’entreprise a l’ambition de se développer à l’international, via l’édition en plusieurs langues, toujours en projet. En avril dernier, Ekylibre a reçu 1,2 millions d’euros par un investisseur privé pour pouvoir poursuivre ces chantiers. Au moins est-on sûrs que le marché est là : en 2016, neuf utilisateurs sur dix faisaient, par exemple, leurs démarches PAC en ligne. En 2013, 46% des agriculteurs étaient équipés de GPS. Surtout, les chiffres officiels ont constaté une augmentation de 110% de l’utilisation d’applications professionnelles sur smartphones entre 2013 et 2015. Malgré la concurrence, l’argument massue de l’Open Source made in Ekylibre a donc visiblement un coup à jouer. 

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