Saliculture : bras de fer autour du label bio


Les saliculteurs de la façade Atlantique ont bien du mal à obtenir de l'Europe un label bio qui les distingue des sels industriels de Pologne ou d'Allemagne.

Louis Merlin, saunier à la coopérative salicole de l'île de Ré a participé au groupe d'experts mise en place par la Commission EuropéenneVirginie Valadas

Louis Merlin, saunier à la coopérative salicole de l'île de Ré a participé au groupe d'experts mise en place par la Commission Européenne

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Publication PUBLIÉ LE 25/08/2022 PAR Virginie Valadas

En janvier prochain, une nouvelle réglementation européenne prévoit de labelliser certains sels produits au sein de l’UE comme étant « bio ». Problème : après quatre ans de lobbying actif, des sels industriels et des sels de mine seraient associés aux sels marins de l’Atlantique sous la même bannière. Les 600 producteurs de sel des bassins de Guérande, Noirmoutier et l’île de Ré sont vent debout. Une réunion de la dernière chance doit avoir lieu à l’automne à Bruxelles.

Comme dans la chanson : « il y a le ciel, le soleil et la mer… ». Effectivement, ces trois éléments suffisent à produire du sel. Il y a peu de produits aussi naturels que le sel marin produit par les saliculteurs (sauniers ou paludiers selon qu’ils sont producteurs à l’île de Ré, Oléron ou Guérande et Noirmoutier) de l’Atlantique : aucun additif, aucune motorisation ou presque avec parfois, rarement, l’usage d’un tracteur.

Juste l’effet combiné du vent, du soleil et de l’océan aidé par la force et le courage des femmes et des hommes : sueur et jus de coude. Et ce n’est pas cet été 2022 où la sécheresse leur a permis de produire une récolte record qui pourrait contredire cette manière séculaire de procéder. D’autant que si l’on en croit les prévisions des scientifiques sur les conséquences du réchauffement climatique, les épisodes de sécheresse pourraient se multiplier à l’avenir, faisant de la profession de saliculteur la seule profession agricole qui tire son épingle du jeu de cette hydrométrie déficitaire.

« Sels de mer et d’autres origines… »

Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour cette spécialité agricole, qui permet chaque année de nouvelles reconversions professionnelles, si Bruxelles ne s’était pas mêlé de vouloir labelliser bio la production salicole. Au départ, en 2018, cela partait plutôt d’une bonne idée qui était effectivement de reconnaître comme bio le produit agricole le plus naturel qui existe. Sauf que dès qu’il a été question de rédiger les premiers  textes, des pays producteurs de sels de mine ou de sels industriels comme l’Allemagne ou la Pologne ont exigé que soit ajouté à la mention « sel de mer » celle de « et sels d’autres origines… ». Soit la porte ouverte à tous les autres sels qui n’ont de possiblement bio que le fait d’être produits à partir d’énergies renouvelables (c’est l’argument avancé par les industriels du sel des pays en question). Cela a marqué le début d’un bras de fer.

Comme nous l’explique Louis Merlin, saunier à la coopérative salicole de l’île de Ré (qui regroupe 70% des producteurs de l’île de Ré) : « le sel est un produit qui ne dispose d’aucune réglementation et qui met dans le même panier les sels qui servent à saler les routes en hiver et les sels alimentaires ».

Le début d’un bras de fer

Après un premier coup de semonce des pays producteurs de sel marin (outre La France, il y a également le Portugal, l’Espagne, l’Italie), en 2019 la Commission Européenne a décidé de créer un groupe d’experts. Louis Merlin a été invité à la table des discussions. Avec d’autres professionnels, ils ont observé et analysé les différentes méthodes de production de sel dans le monde et plus précisément en Europe au regard de ce qui se rapproche le plus d’un sel bio : Quel mode de production consomme le plus d’énergie ? Quels additifs ? Quels sont les impacts sur l’environnement ? Quel sel a le plus d’impact sur les ressources en eau ?

Il s’agissait d’attribuer des notes. Sans surprise, il en est ressorti que les sels produits artisanalement sur le littoral atlantique étaient les plus vertueux en termes environnementaux comme en termes socio-économiques, éthiques etc ; Dans sa synthèse, la Commission Européenne a pris en compte la partie description des différents modes de production du sel mais a occulté toute la partie évaluation réalisée par le groupe d’experts. Déception, d’autant plus ajoute Louis Merlin que « nos noms sont apposés à ce texte de synthèse qui est vicié ».

La voix dissonante de la France

Les producteurs de sel marin de l’Atlantique français ont alors décidé d’aller frapper aux portes des politiques, des députés européens mais pas que. Une mobilisation non partisane d’élus locaux comme nationaux ne s’est pas faite attendre. La conseillère départementale Véronique Richez-Lerouge et journaliste spécialiste des labels a mobilisé l’ex députée Frédérique Tuffnel (4e circonscription de Charente-Maritime) et ses collègues élus de l’époque en Loire-Atlantique et en Vendée pour que soit déposée en février dernier une Proposition de Résolution (PPR) à l’Assemblée nationale.

Le député Olivier Falorni (1ere circonscription de Charente-Maritime) interpellait lui l’ex ministre de l’Agriculture sur le sujet alors que la France avait la présidence de l’Union  Européenne pour six mois (de janvier à juin 2022). Cela aura eu le mérite de mettre un coup de projecteur sur ce débat mais pour autant, rien n’est gagné. 

La fin d’un long processus d’échanges

Aujourd’hui, c’est la fin d’un long processus d’échanges entre la Commission Européenne et les états membres. La dernière réunion du 7 juillet dernier ne laisse rien présager de bon. Les pays producteurs de sel marins de l’Atlantique ont simplement obtenu que le sel produit par extraction avec explosifs ne puisse pas bénéficier de la mention AB. C’est heureux mais loin d’être suffisant. Une prochaine et dernière réunion est prévue en octobre, pour une mise en application de la nouvelle réglementation en janvier 2023. Si cette labellisation européenne bio inclue les sels produits de manière industrielle, les sauniers et paludiers se tourneraient vers d’autres appellations. 

Mais ce serait une très mauvaise nouvelle pour eux. Comme pour les consommateurs qui accéderaient dans la grande distribution, à un produit labellisé bio, alors qu’il ne l’est pas vraiment.


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