Nadia Laaziz, l’électron libre


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Nadia Laaziz, l'électron libre

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Publication PUBLIÉ LE 20/11/2015 PAR Romain Béteille

Piercing à l’oreille gauche mais veste cintrée. Amoureuse du piano autant que de la techno. Sous quelque angle que ce soit, la personnalité de Nadia Laaziz a tout d’un paradoxe. Elle se définit d’ailleurs comme “instable”, mais “dans le bon sens du terme. Je créé mon instabilité. Je me re-stabilise toute seule. Et je recommence. Il faut que ça swingue“. Elle nous reçoit dans les locaux du Point Information Médiation Multi Services (PIMMS) de Bordeaux, entre la Victoire et la Gare Saint-Jean, dans son bureau qui existe depuis un peu plus d’un an à peine. Avant d’en arriver au poste de directrice de ce centre d’accueil, qui bénéficie d’un réseau un peu partout en France destiné à favoriser l’accès et l’utilisation des services publics, Nadia voulait exercer en tant qu’assistante sociale depuis l’âge de dix ans. Lors des dîners dans sa maison familiale toulousaine entre son père, marocain ouvrier du bâtiment arrivé en France il y a plus de 20 ans; sa mère qui travaille dans une compagnie d’assurance et un ami de ses parents éducateur spécialisé, elle écoute avec passion les anecdotes qui confirment sa direction professionnelle. 

Entre deux combats

Au lycée, elle traîne avec les fanas de skate, écoute beaucoup de reggae. Comme tous les adolescents, elle se cherche une identité. Mais Nadia n’a jamais vraiment arrêté de se chercher. Un amour d’été la pousse à venir s’installer à Bordeaux en 2007. A partir de là, tout s’enchaîne. Le premier emploi au centre hospitalier Charles Perrens, où elle tâtonne et fait ses premières armes dans le milieu psychiatrique. “Approcher de si près la maladie mentale était une expérience déstabilisante. Je me suis demandée si je ne m’étais pas trompée de voie“. Le chemin qu’elle voudrait prendre se rapproche plus des questions d’hébergement et d’accès au logement. “J’ai toujours du mal à concevoir qu’on ne puisse pas avoir un toit sur la tête, c’est une question fondamentale qui relève de l’humanitaire“. L’humanitaire anonyme, celui du quotidien en somme. Coup du destin, il y a justement un poste de libre au CAIO (Centre d’Accueil, d’Information et d’Orientation) de Bordeaux. C’est, pour cette jeune femme encore inexpérimentée, le début d’une carrière. C’est aussi celui des premières désillusions. “Les solutions étaient assez restreintes et les demandes ne cessaient d’augmenter. On se retrouvait condamnés à dire non aux personnes qui nous demandaient de l’aide. C’était du palliatif“.

Au bout de deux ans et demi, elle décide de changer d’air, à la suite d’un Master raté. Quelques sous en poche, une valise à la main, elle trouve dans la cause humanitaire une lubie salvatrice, au moment où la crise économique frappe et que les CDI se font plus rares. “Autant dire que mes parents n’étaient pas ravis que je lâche cet emploi pour m’engager comme volontaire au Bénin“, dit-elle en riant. Nicaragua, Thaïlande, Cambodge… elle traverse les pays comme autant de phases personnelles, se questionne en permanence. “Je voulais exporter notre aide sociale sur d’autres pays, voir comment on pouvait aider les gens ailleurs. Ca n’était pas possible, en raison d’un aspect très culturel. Les enjeux et les moyens étaient différents. Ca ne m’a pas vraiment plu, mais ça m’a servi à démystifier l’aide internationale. Ce qui me manquait, c’était le local, les gens que je croisais tous les matins. Ca a été dur de vivre loin de sa culture et de ses habitudes“. Le voyage est une thérapie. Ce qui compte, ce n’est pas l’endroit d’où l’on part, mais celui où l’on retourne.

Un jour sans fin

Comme un Bill Muray désabusé au bout de la centième journée similaire d'”Un jour sans fin”, Nadia retourne à la case départ. Elle recommence son Master en coordination et gestion de projet à L’IFAID (Institut de Formation et d’Appui aux Initiatives de Développement), cette fois avec succès. “Dans mes autres boulots, je subissais des directives alors que je voulais impulser des projets. On se rend compte que parfois, les dispositifs d’aide sociale créés par les responsables sont obsolètes quand on doit les appliquer.Les projets ne sont pas toujours cohérents avec le terrain. J’avais cette utopie d’avoir les rênes“. Même si elle a détesté le sport étant gamine, passant allègrement du taekwondo à la danse, elle s’engage dans une course de fond au Diaconat, association d’entraide affiliée au protestantisme qui s’occupe de l’hébergement et du refuge pour les sans-abris. Là, elle écoute aux portes et s’incruste dans un comité de pilotage des « Bruits de la Rue » en 2012, avant même qu’elle ne devienne une association très engagée contre les précarités sociales. Elle y trouve un nouvel élan. Avant d’enchaîner par une période de flottement, un ras le bol général, de revenir à Toulouse avec ses parents et de repartir deux mois plus tard. Et l’histoire sans fin continue. Comme une étudiante, elle loge chez une amie et galère pour trouver un logement. Les Bruits de la Rue, qui commence tout juste à exister, veulent monter un centre PIMMS sur Bordeaux. Nadia saisit sa chance, se remet en selle. Au bout de quatre entretiens, elle obtient les clefs de ce qui n’est encore qu’un bâtiment vide, où tous les plans sont à refaire.

Une place pour chaque chose…

Les débuts sont tâtonnants, comme toujours. Chantier, ouvriers, insomnies, recrutement. Le 3 novembre dernier, son « bébé » à fêté sa première année d’existence. Entourée par trois médiateurs, elle analyse avec fierté le chemin parcouru. « Aujourd’hui, je m’assure que l’activité fonctionne bien sur tous les plans : budgets, recrutement, communication, accueil… Je nettoie aussi les chiottes, je vais au supermarché chercher des ramettes de papier… Finalement, c’était cohérent avec là où je voulais aller. J’ai fini par trouver mon cadre, je n’ai plus cette boule au ventre en me demandant ce qui va se passer le lendemain. On essaye de toucher les invisibles, les gens qui sont un peu sur la corde. Ils ne viennent pas forcément avec un problème, je ne veux pas que ce soit la salle d’attente d’une préfecture. Certains viennent juste chercher des horaires de bus, ce qui favorise une belle mixité au niveau des publics. La porte est plus facile à pousser ici que dans un service social ». De quatre accueils par jour au début, l’agence passe à une quarantaine. Aujourd’hui, près de 7000 personnes ont poussé la porte, dont près des deux tiers ont des problèmes d’autonomie avec l’outil numérique, et sont un peu perdus par la poussée vers la dématérialisation des démarches administratives.

… chaque chose à sa place

Et Nadia, dans cette atmosphère, se sent bien plus utile. Même si elle a profité de l’été pour faire une escapade au Cambodge, elle repasse toujours par l’aéroport de Bordeaux pour se raccrocher à la réalité. D’autant que sa famille a le projet de s’y installer pour de bon. «Je n’ai plus envie de bouger pour l’instant », assure-t-elle. « J’ai des cycles, des envies d’amorcer d’autres idées, des dynamiques. Mais j’ai encore beaucoup à apprendre là où je suis, d’autant que je n’ai pas encore tous les résultats visibles de mes investissements. Ca devrait évoluer l’année prochaine ». Avec sa petite trentaine et son profil dynamique, Nadia Laaziz fait partie de ces centaines de jeunes cadres bordelais qui poussent chaque année les portes de la Métropole. En bonne citadine, elle se remet doucement à la course, au niveau sportif comme professionnel. Instable donc, comme le milieu des travailleurs sociaux d’où elle vient. Mais c’est peut-être ce paradoxe qui lui donne aujourd’hui le sentiment que parfois, on joue au jeu du quotidien sans vouloir à tout prix gagner la partie. Juste pour le plaisir de prendre un chemin de traverse. 

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