Les neufs vies de Morgane Clémenceau


RB

Les neufs vies de Morgane Clémenceau

Copier le lien Partager sur FaceBook Partager sur Twitter Partager sur Linkedin Imprimer
Temps de lecture 10 min

Publication PUBLIÉ LE 17/09/2017 PAR Romain Béteille

Dans la vie comme sur les planches, il y a des rôles qui sonnent comme une évidence. Pour le reste, on improvise. Comment acquiert-on cette certitude ? Qu’est-ce que notre apparence physique, nos gestes ou notre style vestimentaire peuvent dire de nous ? Et si tout cela était, finalement, moins simple qu’il n’y paraît ? Si on devait donner une première impression de Morgane Clémenceau après l’avoir rencontrée, on pencherait tout de suite pour une « hypstérisation » galopante. Une veste en cuir, un pantalon en tissu noir et blanc aux motifs bariolés, des cheveux châtains clairs qui se racontent leur vie en boucles, sans pression; et au dessus, trônant comme la tiare d’une princesse en son royaume imaginaire, un foulard rouge noué sur le côté. Attablée à la terrasse d’un resto branché à deux pas de la rue Saint James, cette trentenaire au sourire contagieux et à la voix d’héroïne de série tv des années 90 essaie de résumer une vie en une heure et demie. Chose, bien entendue, impossible. Elle nous tutoie tout de suite, l’air à l’aise. Oui mais voilà, on ne va pas la ranger dans une case où une autre, juste parce que Morgane, elle n’aime pas trop ça, les cases, et ce serait dur de l’en blâmer. Dans sa vie professionnelle, elle mélange les métiers de comédienne, de metteur en scène et de professeur(e). Ses amis vous diront sans doute que dans son imagination, elle a déjà été plein d’autres choses. Comme certains prennent un antidépresseur, elle monte sur scène. Aujourd’hui, on ne se penche donc pas sur une seule de ses catégories mais bien sur un ensemble. Celui d’une ancienne introvertie transformée en showgirl, pour qui la scène est, plus qu’un simple plaisir, une véritable thérapie de groupe.

Où c’est que j’ai mis mon flingue ?

Son premier grand rôle, elle l’a joué à la maison, à un âge où l’on juge que le monde est notre empire et qu’on est le seul héritier du trône. Originaire de Saint-Denis de Pile, Morgane n’a pas vraiment commencé sa carrière avec tous les atouts dans la poche, du moins lorsqu’on jette un œil étonné aux rôles qu’elle jouera par la suite. « J’étais une petite fille extrêmement timide. Dès qu’on me parlait, qu’on m’interrogeait en classe, j’étais à deux doigts de pleurer. En fait, j’étais une sorte d’handicapée sociale et mes parents ont voulu faire quelque chose parce que chez moi, j’étais la capricieuse qui faisait du bruit partout, qui faisait sa petite comédienne, tout ce que je pouvais faire pour attirer l’attention de mes parents. Chez moi, je savais que j’étais aimée, voulue, donc je savais dans quoi j’évoluais. À l’école, je me disais « peut-être que les gens ne m’aiment pas, que je ne suis pas intéressante, pas jolie ». Je n’avais rien à faire sur cette planète à part à la maison. Un professeur d’école a dit qu’il fallait faire quelque chose ». Voilà donc comment la petite fille modèle, fan des Worlds Apart, de Di Caprio et des posters de stars qu’elle embrassait avant de dormir s’est retrouvée face à une épreuve qu’elle ne se serait jamais crue capable de surmonter.

« J’ai commencé à faire du théâtre dans une troupe amateur uniquement composée d’adultes. J’étais très intimidée, je jouais le rôle d’une petite fille. Ça a été une toute première expérience, ça allait mieux mais j’étais encore un peu coincée. En tout cas, ça m’a ouvert l’esprit par rapport au fait qu’on me regardait sur scène », raconte-t-elle. À la maison, ses parents, infirmiers en psychiatrie, soutiennent l’initiative. Ses deux demi-frères ont leur monde à eux. Alors, petit à petit, elle s’invente le sien. Dans son petit univers imaginaire, elle joue d’autres rôles. Elle interroge ses peluches en se grimant en maîtresse d’école, leur vend des fringues ou met au monde leurs gosses peluches. « J’ai eu un ami imaginaire avec moi qui me parlait tout le temps. Je l’ai toujours ». Cela ne surprendra personne si on dit que ces quelques mots nous peignent déjà le profil d’une gamine complexée déterminée à combattre ses propres faiblesses. Pourtant, Morgane n’est réellement entrée en « rébellion » contre ses parents qu’à l’âge de vingt-sept ans. Entre temps, elle a subi leur séparation en prenant un parti : celui de sa mère, cette femme qu’elle nous décrit comme « extravagante. J’avais beaucoup d’admiration pour elle et elle m’intimidait en même temps ». On la surnommait « Cookie », ce terme d’argot anglais un peu ancien qui faisait passer les personnalités fortes pour des déglingos. « Je me suis totalement identifiée à ma mère. Pour moi, tous les hommes étaient des connards ». Heureusement pour elle, Morgane a depuis changé maintes fois son fusil d’épaule. « Le théâtre était un défi pour moi, alors j’ai pris les rencontres amoureuses de la même manière ».

Pile ou face

Elle a en tout cas suivi ce parcours un peu hasardeux et ne l’a jamais vraiment lâché depuis. Intégrée dans une troupe amateur à Guîtres sélectionnée pour représenter la France dans un festival de théâtre, elle a ainsi fait ses premiers pas au Japon. « Pendant une semaine, on a bouffé du spectacle dans toutes les langues de tous les pays. ça m’a ouvert les yeux sur des mises en scènes et des univers différents ». On l’a dit, cette introvertie de nature a une relation plus complexe avec la scène que ceux qui la prennent comme un exercice purement divertissant. « J’étais une jeune comédienne très chiante », avoue-t-elle d’ailleurs; « dès qu’on me demandait de faire une improvisation, j’exigeais que tout le monde sorte de la salle pour que je puisse la faire. Parce que j’avais un blocage, j’avais peur du ridicule, le regard des autres était insupportable. Je suis restée quatre ans dans cette association. Je voulais combattre cette peur. J’en avais souvent marre, mais j’y allais quand même. Ça me faisait beaucoup de mal mais quand je réussissais, je me prouvais à moi-même que je pouvais le faire ». Un metteur en scène s’en va, et un autre le remplace : c’est un peu comme ça qu’on pourrait résumer les premiers pas de Morgane dans la mise en scène, âgée d’à peine quinze ans. Elle y prend vite goût.

Morgane est la somme de plusieurs influences, dont certaines sont plus sombres que d’autres. Pas cachées, parce qu’aujourd’hui elle se moque du regard des autres. Dans la grande bâtisse de son père, elle a découvert quelque chose d’étrange que les sceptiques moquent. « Dans cette maison, il y avait des esprits. Personnellement, je crois en ça. Un propriétaire s’était suicidé et de temps en temps, j’avais droit à une visite. Quand j’ai emménagé dans mon premier appartement, ça s’est multiplié. J’étais dans une sorte de demi-sommeil où j’avais des gens qui venaient me voir et me parler. Quand j’étais petite, je voyais un petit bonhomme blanc qui me regardait toujours au même endroit. Ça fait partie de notre environnement dans lequel tout n’est pas palpable. J’ai lu un bouquin là dessus qui dit que le voyage astral, c’est quelque chose qui peut se développer et qui se travaille. À chaque fois que j’ai déménagé, j’ai toujours eu des sensations. C’est une passion qui se développe ». Imagination débordante ou phénomène réel ? Vous ne trouverez jamais ici une ligne qui se permettra de juger. Mais un autre phénomène, tristement réel celui là, a touché Morgane à l’adolescence. « Quand j’avais quatorze où quinze ans, j’ai fait une crise d’anorexie importante. J’étais très complexée par mon corps. Pendant un an, j’ai fait le même repas tous les jours. J’ai perdu 20 kilos ». Aujourd’hui, ce fantôme là est parti. Mais d’autres sont, semble-t-il, restés. Le plus évident serait sans doute cette envie de se dépasser et de toujours se fixer des objectifs à atteindre, au gré des circonstances autant que des ambitions. Le théâtre en est un.

Girl Power

Dans une école spécialisée à Agen, elle fera d’ailleurs ses premiers pas dans la fourmilière de ce microcosme si mystérieux qu’on appelle les comédiens. Elle commencera à chanter, partira vivre sur place et quittera la maison, prendra un peu plus confiance en elle. Parce que son paradoxe, c’est que dans ce choix qu’elle a fait, elle n’a « pas le choix ». Arrivée à Bordeaux, elle formera en 2007 sa propre compagnie, baptisée « DakatChiz », avec laquelle elle partira en Chine, grimée en clown muet. Sans rien avoir préparé d’autre que son propre rôle. « On avait tourné la carte et on était tombées sur la Chine. On y est allées au culot. Personne ne nous attendait. On est restées dix jours à Hong Kong et on a rencontré toutes les alliances françaises, les gens nous ont donné des contacts. On a fait huit représentations, autant dans des orphelinats que des écoles ou même des hôpitaux psychiatriques. On s’était posé la question de savoir si cette discipline était accessible à tous, même sans parler la même langue et sans avoir la même culture. C’était une expérience, un laboratoire ».

Ces deux clowns, Machou et Macrout, sont « des siamois qui se détachent ». On ne va pas vous filer l’analogie, on vous laisse la trouver tous seuls. Ces clowns tourneront pendant quatre ans, notamment dans des festivals, avant que « Les Cookies » ne prennent la place. Le registre est différent : il s’agit d’un cabaret musical. « Il n’a pas trop tourné mais il avait à chaque fois un gros succès quand on le jouait », confie Morgane avec regret. « On y trouvait des personnages délurés qui chantaient des standards des années cinquante ». Avec, bien sûr, les costumes collant à l’époque. Deux étés de suite, Morgane se soigne avec des ordonnances à base d’improvisation au Théâtre du Vertige. De scène en scène, elle découvrira, bien caché dans les didascalies, l’effeuillage burlesque. Encore une fois en bataille contre elle même. « Mon ex ne supportait pas quand je me mettais des boucles d’oreilles, des choses dans les cheveux… j’avais besoin de retrouver ma féminité ». 

Elle intègrera un collectif burlesque bordelais et se retrouvera, par un énième concours de circonstances, à mettre en scène un de leur spectacle au Femina. C’est là qu’est d’ailleurs né son personnage fétiche : Miss Cookie. Si vous avez un peu suivi, vous savez de qui ce surnom s’inspire. Miss Cookie, c’est Morgane et ses émotions « fois cent. C’est quelqu’un qui est très naïf, vraiment là pour faire sourire les gens. Elle a un objectif, elle ne le lâche pas et elle l’atteint. Certains diront qu’elle en fait trop, mais ça on s’en fout. C’est une boute-en train qui montre son cul parce qu’elle en a envie, sans être vulgaire. Sa mission, c’était de mettre les gens à l’aise avec la nudité ». Plus question de faire des petits boulots en vendant les journaux le matin pour arrondir les fins de mois : cette fois, c’est la bonne. Miss Cookie fera le show à la Rock School Barbey ou au Trianon, sans jamais changer l’objectif de son interprète.

“J’ai développé ce personnage, ce rapport avec les gens. Je commençais à avoir une sorte de fan club autour de moi, des gens qui voulaient se lâcher aussi. Je me suis dit que quelque chose était en train de se passer. J’ai toujours complexé sur mes rondeurs et mettre des mots positifs sur le fait de se mettre à nu, ça me soignait ».  Si on devait trouver un point commun entre sa passion pour l’horreur (elle l’a d’ailleurs illustrée en jouant au Manoir de Paris pendant deux saisons, une sorte de « train fantôme » assez reconnu pour faire chialer de peur même les plus téméraires, dit-on) et cette joyeuse dévergondée qu’est Miss Cookie, cela ne serait sans doute rien d’autre qu’une analogie. « En règle générale, j’adore sortir les gens de leur zone de confort. Parce que moi même, je me suis battue pour ça, pour dépasser mes peurs. Je fais partie des comédiens pour lesquels le théâtre est thérapeutique ». 

Family Business

Thérapeutique, le mot est lâché. Il est fort, mais nécessaire pour Morgane. L’an dernier, elle a franchi une nouvelle étape : une école de burlesque, la Cookie School. Dans des locaux loués à deux pas de la Victoire, elle donne des cours tous les mercredi de 20h à 22h, avec autant de disciplines qu’elle a de cordes à son arc. Elle y enseigne un burlesque aux nuances absurdes, détournant la réalité avec une certaine obsession pour la libre expression. « J’essaie de proposer une autre vision de la vie, dire que tout est possible. Le corps est primordial, il n’a pas de limites. Je ne fais que rarement des spectacles avec du texte », affirmera-t-elle d’ailleurs. Sa compagnie, qui s’apprête à fêter ses dix ans, tourne toujours. L’été dernier, elle a revisité Electre en y mettant une pointe de cette « extravagance » dont elle semble avoir hérité. L’école en elle même s’essaye à toutes les disciplines : improvisation, cartoon, commedia dell’arte, gorelesque et même… drag queen. « Je veux que ce soit une école où l’on s’accepte, où l’on ne se juge pas. Ça me touche beaucoup quand les gens me disent qu’ils ont eu l’impression d’avoir accès à un espace de liberté. Malgré tout, Bordeaux est une ville très difficile sur la question de l’apparence. C’est dur de s’exprimer, de se travestir. Ca agresse qu’on ne soit pas dans les clous ? Je trouve ça dur ». 

Le 27 septembre prochain, elle invitera les curieux à un cours d’essai. On la trouvera, comme toujours, en version originale non sous-titrée. « ‘J’ai envie de faire une sorte de boum, de faire halluciner les gens. De mettre des lumières, des bonbons… que les gens se sentent vite à l’aise ». Voilà une case qui plairait sans doute à Morgane : celle d’une femme en paix avec elle-même et avec son corps, qui transforme le jugement des autres en joli doigt d’honneur un peu kitsch. Surtout qu’on n’est jamais à l’abri de la voir prendre encore un chemin de traverse. « J’aimerais faire une formation d’art-thérapie. J’y pense. Comme l’art m’a soignée, j’aimerais faire ça pour les autres ». C’est donc à ça que se résume Morgane ? Une trentenaire qui a fait de son métier un médicament ? Bien sûr que non. C’est simplement la manière dont on a essayé de la décrire, juste un angle. Des ambitions, des démons, des envies sont sûrement cachées entre les cases de son agenda. Sur les neuf vies d’un chat, combien sont préméditées ? Ce qui se passe après le lever de rideau n’appartient qu’à elle. Car dans la vie comme sur les planches, il y a des rôles qui sonnent comme une évidence. Pour le reste, on improvise.

Partagez l'article !
Copier le lien Partager sur FaceBook Partager sur Twitter Partager sur Linkedin Imprimer
Laissez vos commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

On en parle !
À lire ! MÉTROPOLE > Nos derniers articles