Géopolitique, agroécologie, cultures alternatives…


Semae est le nouveau nom de l'interprofession des semences. Plus qu'un nouveau nom, une nouvelle stratégie est lancée pour une filière plus ouverte et plus en lien avec les attentes sociétales.

Régis Boisseaux, directeur de Semae Sud-OuestAqui.fr

Régis Boisseaux, directeur de Semae Sud-Ouest

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Publication PUBLIÉ LE 02/06/2022 PAR Solène MÉRIC

Pas de pop corn sans maïs, pas de semoule sans blé, moins d’huile sans tournesol. Or ni maïs, ni blé, ni tournesol sans la semence qui leur permet de pousser. Idem avec les tomates ou la betterave. Au commencement de l’alimentation, il y a la graine. Une évidence que Semae, l’interprofession des semences est venue rappeler au grand public, lors du Salon de l’agriculture à Bordeaux. L’occasion pour Aqui d’une rencontre avec Régis Boisseau, directeur de Semae Sud-Ouest, afin de faire le point sur les enjeux de cette filière qui depuis un peu plus un an, « se réinvente », ouvrant notamment ses rangs aux semences fermières. Une interprofession au cœur aussi des tensions actuelles sur les productions agricoles liées à la guerre en Ukraine.

@qui.fr : Qu’est ce que Semae ? Et qui représente-t-elle notamment dans le Sud Ouest ?


Régis Boisseau : Semae, c’est l’interprofession des semences, elle représente toutes les fédérations des acteurs de la filière semence : des créateurs de variétés, aux utilisateurs (professionnels et particuliers) en passant par les entreprises de production de semences, les agriculteurs multiplicateurs, et les distributeurs. Nous sommes une filière d’excellence car la France est le leader européen, et la Nouvelle-Aquitaine se distingue singulièrement. Avec 70 000 ha qui s’y consacrent, elle est la première région de France en production de semences.

Ca s’explique car le Sud-Ouest est une zone de production très diversifiée avec des atouts climatiques. C’est une zone chaude qui permet de produire précocement. C’est très stratégique par exemple pour le colza : on peut le récolter en juin et en resemer dès le mois de juillet. Le département du Lot-et-Garonne par exemple est le premier producteur de betterave semence. L’avantage du Sud-Ouest, c’est aussi l’irrigation présente sur nos 4 filières principales que sont le maïs, le colza, le tournesol et la betterave. Une irrigation qui permet de sécuriser nos productions de semences, avec tout de même un problème dont nous avons bien conscience, qu’est celui du partage de l’eau entre les différents utilisateurs avec qui il faut être dans le dialogue.
Je parle ici de la Nouvelle-Aquitaine, mais Semae Sud-Ouest, qui est une des 6 délégations régionales de Semae, couvre la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie.

 Une nouvelle section « diversité des semences »


@! : Quel est concrètement votre rôle en temps qu’interprofession ? Communiquer ?

R.B. : Nous portons les messages de la filière et de la diversité des services qu’elle assure. C’est la raison pour laquelle nous [avons participé] au Salon de l’agriculture. Pour rappeler que la base de toutes les productions agricoles, c’est la graine. Or si on veut assurer une structuration des productions agricoles qui soit pérenne, et c’est lier avec l’idée de souveraineté alimentaire, il faut assurer un approvisionnement en semences de qualité. Nous avons pour rôle de défendre cette idée. Nous devons aussi montrer que nous sommes à l’écoute des attentes et des questions de la société civile qui jusque-là ne nous comprenait pas, ou mal.


@! : Comment le faites-vous ?


R.B. : Pour ça notre interprofession s’est réinventée. D’abord en ouvrant notre gouvernance à de nouveaux syndicats : les JA et la coordination rurale ainsi que la confédération rurale, même si, elle, n’a pas accepté notre invitation. L’idée est d’avoir un panel de représentativité plus fort. Autre changement : nous avons désormais des commissions transversales, sur la réglementation, l’innovation, etc. pour arrêter de travailler en silos fermés filière par filière, et avancer ensemble sur certains dossiers d’avenir.

Nous avons aussi créé une section « diversité des semences », qui nous permet d’accueillir des opérateurs qui ont de nouvelles approches, et répondent à certains besoins exprimés par la société, comme les associations de conservations botaniques locales, ou encore les semences de ferme. Si nous ne sommes pas forcément d’accord sur tout, ça permet au moins d’ouvrir un espace de dialogue avec une diversité d’acteurs, qu’ils soient alimentaires ou non alimentaires. Mais nous échangeons aussi avec des acteurs étrangers. Car la filière semences est une filière exportatrice. Sur nos quatre filières phare (maïs, colza, tournesol, betterave, ndlr), 50% part à l’export. Nous sommes une filière d’amont, mais pas seulement sur les filières françaises, sur les filières européennes aussi et particulièrement celles des pays de l’Europe de l’Est.

Le contexte géo-politique interroge

@! : A l’Est, il y a notamment l’Ukraine et la Russie… Quelles sont les conséquences du conflit pour la filière semence française ?

R.B. : Il est certain qu’en ce moment c’est compliqué. On essaie de continuer à pouvoir fournir ces réseaux, car ils sont gérés au niveau mondial. Si un bassin ne fournit plus, il y aura un déficit de matière, une pénurie et donc une augmentation des prix. Il faut donc s’assurer de la disponibilité agricole pour notre pays pour limiter ce phénomène. Sur la question des stocks, la disponibilité a été suffisante pour approvisionner 2022, mais nous n’avons plus de gros stocks, on en a vendu une bonne partie.

Maintenant on va produire les besoins pour la prochaine campagne. Pour ce faire, nous avons été vigilants à ce que les agriculteurs multiplicateurs, qui produisent les semences pour les autres agriculteurs, soient toujours engagés. Ils auraient en effet pu être tentés de produire du maïs consommation car il est plus prolifique avec moins de contraintes, et donc plus rémunérateur, que le maïs semence, et c’est la même chose pour le tournesol. Il y avait donc une possible démobilisation au regard de l’augmentation des charges et de l’évolution de la matière première. Pour que les agriculteurs démultiplicateurs poursuivent, il faut assurer un bon partage de la valeur et une juste prise en compte de ces coûts, il y a eu pour ça beaucoup de négociations.

Et cette question est particulièrement sensible dans le Sud-Ouest car la filière semence est particulièrement importante, avec de grandes entreprises comme Mas Seeds ou Bayer. Ce sont 27 usines qui représentent 1906 emplois (ETP en 2021) qui dépendent d’environ 3000 agriculteurs multiplicateurs.
Si le contexte géo-politique interroge, on peut quand même rester positif car la filière est de bonne qualité et très bien structurée. Autre élément qui compte, les agriculteurs démultiplicateurs de semences, sont vraiment des gens passionnés par leur activité. Mais ces dernières années nous sommes dans une logique de recrutement, car la vocation exportatrice de la filière est forte : +7% en 5 ans. Sur les 3,5 M€ de chiffre d’affaires de la filière, pas loin de 2 M€ sont réalisés à l’export.

Semis plante de tournesolSr. Maria-Magdalena RPixabay

Semis plante de tournesol

@! : Vous évoquiez les attentes de la société au regard de votre filière. Au-delà du décloisonnement qui été mené en interne, et que vous avez évoqué, comment Semae répond à ces enjeux ?

G.B. : Suite aux Etats-généraux de l’alimentation, pour accompagner la transition agroécologique de la filière et répondre aux attentes sociétales et environnementales, sans perdre de vue l’objectif de la sécurité alimentaire, Semae a construit un projet stratégique à 2024 autour de quatre axes. Le premier axe vise à mieux répondre aux attentes des citoyens et des consommateurs. Dans ce cadre a par exemple été créé un « comité des enjeux sociétaux ». Il est composé d’experts divers et présidé par président du Centre Inrae de Toulouse (le sociologue Pierre-Benoît Joly, ndlr). Il peut s’auto-saisir de thèmes à traiter en lien avec les attentes sociétales, ou être saisi par le Conseil d’administration de Semae. Le deuxième axe est l’accompagnement des filières en transition agro-écologique par l’innovation.

Innovation et conservation des variétés

@! : C’est à dire créer de nouvelles variétés qui auraient moins besoin d’intrants ou d’eau pour se développer ?

G.B : C’est cela. L’innovation doit nous permettre de mettre en place de nouvelles méthodes, ou de nouvelles variétés, par exemple plus résistantes aux maladies, aux ravageurs, au stress hydrique ou bien encore des semences bio toujours plus adaptées à la production biologique. Le troisième axe vise à la protection de la biodiversité et notamment la biodiversité cultivée, avec aussi un travail et des partenariats autour de la conservation des variétés anciennes et des variété non commercialisées qui sont un patrimoine dans lequel peut-être demain nous pourrons aller piocher pour apporter de la diversité et des caractéristiques répondant à aux nouveaux enjeux de production ou de consommation.

Enfin, le projet stratégique compte en axe 4 le renforcement de la compétitivité et l’attractivité de la filière. C’est indispensable pour rester une filière d’excellence mais aussi pour le recrutement car la filière a du mal à trouver des jeunes. Nous menons par exemple des actions dans les collèges, les lycées et auprès du grand public pour faire connaître nos métiers.

Maïs semence castréArn via Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0

Maïs semence castré

@!: Comment ce projet global est-il mis en œuvre, et notamment ici en Nouvelle-Aquitaine ?

G.B. : Semae va de plus en plus dans le sens de territorialiser ses actions. De plus en plus d’actions de l’interprofession se font au niveau régional, et avec des partenaires du territoire, donc il nous faut aussi être à l’écoute des décideurs régionaux. En Nouvelle-Aquitaine, quand j’analyse la feuille de route régionale Neo Terra sur la transition écologique, notre projet stratégique concerne plus de la moitié des 11 axes de la feuille de route. Il y a donc une réelle cohérence entre les objectifs de la filière semence et les objectifs de la région. Et d’autant plus ici que nous sommes dans une région où quand on parle de production agricole aux décideurs, ça les concerne sans pour autant avoir immédiatement à l’esprit le prisme de l’alimentation humaine et de proximité, mais bien d’envisager ces productions au sens large.

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