François Cheval, l’anticonformiste


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François Cheval, l'anticonformiste

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Temps de lecture 11 min

Publication PUBLIÉ LE 15/10/2017 PAR Romain Béteille

« Relier les communautés, les expériences dans ce qu’elles ont de plus fondamental ». C’est le thème, assez engagé de cette édition 2017 du Mérignac Photographic Festival. Ses dix expositions (qu’elles questionnent sur l’héritage darwinien du genre humain, une communautés de femmes ayant fait du tatouage un héritage historique, la vie d’un village breton ou l’avis des militants de l’éphémère « Nuit Debout ») sont visibles jusqu’au 17 décembre. Si, au travers de ces clichés, vous constatez un environnement politique où un engagement social singulier, ce n’est sans doute pas un hasard. La « patte » de son commissaire d’exposition est sans doute passée par là. Son nom : François Cheval. Pendant vingt ans, il a dirigé le musée Nicéphore-Niépce à Chalon-sur-Saône, qu’il a quitté en début d’année pour se consacrer à d’autres missions, moins locales, dirons-nous. Assis dans un fauteuil du petit salon de son hôtel mérignacais, l’homme de soixante deux ans a l’air fatigué. Il trimballe ses médicaments, conséquence d’un récent passage sur le billard. Mais il y a toujours chez lui cette volubilité de langage, cet aspect « haut en couleur, bouillonnant, tonitruant » qu’avait déjà décelé un journaliste du Monde en 2012. Entre deux expos et quelques jours avant une nouvelle escale qui devait le conduire à Paris, il a accepté de revenir sur la vision présente qu’il a de lui-même et de sa carrière. Avec des mots à l’humeur aiguisée, tranchante et désabusée. 

Le méditérannéen

François n’aime pas s’attarder sur un résumé de sa vie, il préfère l’interpréter avec sa vision d’aujourd’hui. À son poignet, une chevalière dorée en forme de crâne. Sur le dos, il porte un t-shirt noir imprimé à l’effigie de Jaurès qui ne délivre qu’un message : « travailleurs du monde, unissez-vous ». Un fond de sauce communiste ? Pas forcément ce qu’on pourrait deviner d’un gosse né à Belfort de parents hôteliers, appartenant à une « bonne droite réactionnaire ». Oui mais voilà : son adolescence, il l’a vécue à un moment plus chamboulé que les autres, dans lequel « des choses se sont passées, soit dans notre vie personnelle, soit de l’ordre de la vie politique et sociale. Quand t’es né en 1954 et que tu as quatorze ans en 1968, il est difficile de passer à côté. Il y a des choses nouvelles que tu découvres et ça change tout. On se trouvait dans un monde d’idées qui était très enrichissant ». Sa ruée dans les brancards n’est pas juste imagée, elle est bien réelle, son athéïsme et son antistalinisme aussi. Il a même été viré de son lycée pour avoir chanté un peu trop fort cette « Internationale », reprise aujourd’hui à toutes les sauces, même les plus réactionnaires. « C’est un aspect de ma personnalité, une façon d’affirmer ma présence pas toujours de la manière la plus réservée. (…) Je suis sûrement plus méditérannéen que nordique ou suisse protestant ».

Ado « rebelle » autant qu’on peut l’être, il n’en aura pas pour autant négligé ses études. Passé par de nombreuses disciplines (sociologie, histoire, anthropologie, ethnologie), il n’envisageait pas une seconde d’être conservateur de musée, lui pour qui le fondement de la culture a toujours été l’ouverture au plus grand nombre. « Mes seules priorités intellectuelles, c’était de comprendre le monde et voir de quelle manière on pouvait le modifier. Je n’imaginais absolument pas les débouchés que j’allais avoir. J’avais vraiment l’impression que je ne me réaliserais qu’en écrivant sur du papier une réflexion originale », avoue-t-il. En 2017, ce n’est pas ses projets d’ouvrages qui manquent; qu’ils traitent de l’histoire des paparazzis, de Margareth Cameron ou des travaux d’un artiste chinois. C’est ce qu’il fait quand il se repose. Mais avant de prendre son premier poste en charge de la conservation départementale des musées du Jura dans les années 80, c’est un peu le flou. « Il y avait des choses qui me paraissaient improbables à l’époque, comme me retrouver salarié d’une banque. Je ne me voyais même pas faire des études de Sciences Politiques. Tout ce qui avait un rapport avec l’argent et le pouvoir ne m’intéressait pas, et ça continue. L’idée, c’était de me retrouver comme une sorte de petit producteur indépendant de la pensée, ce qui était extrêmement ambitieux et hors de propos, mais on était guidés par des exemples et on avait assez à faire pour essayer de comprendre tout ce qui sortait ». 

Message personnel

Voilà bien une pensée toujours d’actualité lorsqu’il faut décrire François : jamais il n’a paru différencier son travail d’une certaine idée de l’engagement politique. « Ça fait longtemps que je ne suis plus un militant au sens traditionnel du terme, mais je suis clairement habité d’une morale politique. Je sais pour qui je dois travailler et, même si le mot est un peu difficile à utiliser, c’est une mission morale. Je ne me sens nullement affilié à quelque organisation politique dans laquelle je serai en train d’appliquer une ligne culturelle, mais il ne faut jamais oublier pour qui on travaille. Un bon artiste, c’est quelqu’un qui est capable de créer, avec sensibilité, des objets qui peuvent nous faire gagner un temps considérable sur la compréhension du monde, une sorte de modificateur de consciences. J’ai toujours pensé qu’il y avait une véritable utilité du message artistique ». Ce « message », il le proposera en portant de nombreuses casquettes au travers de plus d’une centaine d’expositions. Sans jamais se défaire de l’idée que porter ce dernier était le sens même de son propre engagement. « Beaucoup de collègues considèrent qu’en créant un service pédagogique où qu’en confiant ça à un service pédagogique, le travail est fait. J’ai toujours pensé que c’était un engagement personnel et que si je n’étais pas moi même capable d’aller chercher les gens, ça ne marchait pas ». 

Son premier (et dernier) virage professionnel est d’ailleurs très lié à la politique et aux dirigeants de l’époque : il fera partie de la vingtaine d’universitaires embauchés par le Ministère de la Culture sous Mitterand dans le processus de décentralisation, via notamment la création des directions régionales des affaires culturelles. « C’est une situation qui m’est plus tombée dessus qu’une situation que j’ai choisie », dira-t-il d’ailleurs. « On avait besoin de jeunes étudiants pour faire des recensements; de collections, d’associations notamment. Le fait que je soit ethnologue (spécialisé dans l’histoire technologique des sociétés rurales) a fait que j’ai été embauché très tôt par l’État pour faire ces études. Je me suis retrouvé proche des gens qui décidaient ». Lui qui se voyait plutôt enseignant, le voilà projeté dans un monde qu’il n’avait pas anticipé comme un aboutissement. Depuis, évidemment, il en est revenu. Toujours « bouillonant », toujours « tonitruant ». Mais un peu « trop vieux pour ces conneries », peut-être. De ses premières heures dans le Jura à la Réunion quelques années plus tard, pourtant, rien n’avait encore vraiment changé. « Quand quelque-chose commence à fonctionner presque tout seul, on devient sa propre caricature. Au bout de huit ans, j’ai demandé à changer parce que j’avais l’impression que j’allais peut-être prendre de mauvaises habitudes, me bureaucratiser ».

Jamais encarté, toujours écarté

Comme un enseignant remplaçant récemment titularisé qu’on envoie dans des classes aux allures de bastions imprenables, François Cheval a toujours été « envoyé dans des postes à problèmes, on ne m’a jamais vraiment récompensé pour ça d’ailleurs… À la Réunion, c’était un musée sans aucune dynamique, avec une équipe qui ne fonctionnait plus et une programmation qui n’était plus en phase avec celle d’un musée moderne. Il n’était fréquenté que par « l’élite ». A l’origine, c’était un musée colonial et l’idée, c’était d’inverser la proposition et d’en faire un lieu où l’ensemble de la nation créole puisse se retrouver. C’était déjà la question quand je suis arrivé à Dôle d’ailleurs ». Cette idée de bousculer une vision un brin passéïste de l’art et de la manière de consommer de la culture, il ne l’a en revanche jamais abandonnée. Elle réapparaissait encore il y a quelques jours à Mérignac au travers de ces « grandes maisons », structures éphémères installées dans l’espace public, ouvertes à tous.

À Chalons, pendant vingt ans, il nettoiera la poussière à coup de pelles : écrans tactiles, installations interactives, numérisation d’archives, projets personnels des collaborateurs où bien encore ces fameuses « Brigades d’Intervention culturelle », à l’image sémantique proche d’un Groupe Octobre des années 30.  « Il y avait, avec ce terme, l’idée de se réintroduire dans une histoire d’acteurs culturels qui ne se satisferont jamais de l’exclusion des classes populaires. De façon très engagée, ça voulait dire « aller chercher, aller à la rencontre de, faire des propositions ». Aujourd’hui, on appelle ça la médiation, le terme n’est pas plus beau. Je reste persuadé que la rencontre avec les artistes et les objets artistiques n’est pas si complexe que cela, que c’est une question de hasards heureux. Ce qui est possible pour certains peut l’être pour tout le monde. On ne peut pas se satisfaire de voir une oeuvre d’art terminer dans le salon d’un collectionneur privé où dans une salle de musée, elle doit rencontrer un public plus large. Le rôle de gens comme nous, ça devrait encore être de trouver une audience pour des objets qui ne peuvent pas être orphelins ». 

Juge et parti

Devrait, où quand l’utilisation du conditionnel a autant de sens que le verbe. En finissant son Perrier, François devient plus noir, plus cruel avec lui-même lorsqu’il parle au présent. Ce musée de Chalon pour lequel il n’a visiblement pas compté les heures, il l’a quitté en décembre 2016 dans un contexte de restructuration budgétaire qui, visiblement, ne lui laissait plus le champ assez libre. Non sans proclamer, lors de l’un de ses derniers vernissages, que « le recul des musées, c’est aussi le recul de la pensée ». François Cheval collectionne les disques, les livres, les objets hétéroclites. Il collectionne aussi les fulgurances, dans ses relations avec l’institution publique comme avec les entreprises privées. En 2015, par exemple, il a démissionné du jury d’un prix à la suite d’un différend artistique. « La majorité des entreprises avec qui je travaille respecte les artistes et font beaucoup pour l’art. Je me voyais mal rester dans un endroit où on traite les artistes comme un produit qui nous appartient. Ça m’est arrivé souvent. Quand j’ai créé le musée du jouet à Moirans, l’exposition inaugurale était consacrée à la réalité du jouet français dans le Haut-Jura. On avait des portrait de turcs et de marocains planqués dans les fermes. Cette exposition a déplu aux industriels du jouet, ils l’ont démontée dans la nuit. Personne n’a réagi à ce commando, j’ai envoyé une lettre de démission qui n’a reçu aucune réponse. Je me demande d’ailleurs si je ne suis pas encore directeur ». 

Son départ du musée Niepce l’illustre plus encore que ces deux derniers exemples : François apparaît encore et toujours comme un ovni du monde culturel, quelqu’un qui ne fait pas les choses comme les autres. Ce constat paraît d’ailleurs être bien d’avantage un état d’esprit qu’une simple posture. « Quand j’ai quitté Niepce, tous les soutiens que j’ai obtenu sont rarement venus du milieu des musées et surtout pas de la direction des musées de France. La manière dont je suis parti, c’était peut-être sur le coup une petite revanche vis à vis du milieu traditionnel des musées. Mon départ, comme celui d’un certain nombre de collègues, signait aussi la fin d’une période où l’on croyait que les musées pouvaient participer à l’émancipation et à l’innovation culturelle. Les sachants en auront toujours plus et les exclus toujours moins ». François n’est pas le seul a avoir mis les voiles : Quentin Bajac à New York, Clément Chéroux à San-Francisco… beaucoup d’anciens conservateurs de musées français l’ont précédé ou suivi. S’il a tenté l’ouverture en mobilisant ses « brigades » sur les marchés, dans les hôpitaux où dans les parcs, cette dernière semble s’être aujourd’hui définitivement fermée, du moins dans son esprit, même si quelques exemples disparates existent encore. 

Repli sur soi

Lui qui a vu le jour, comme il aime souvent à le répéter, « un an après la mort de Staline et un an avant la défaite de Dien Bien Phû » n’hésite plus : si le FN atteint des scores aussi élevés en 2017, c’est avant tout l’aveu d’un échec plus profond. « Sur ce terrain là, on a été incapable de proposer des idées simples, compréhensibles. Tout le monde a mis de côté les zones périphériques, qui ont pris la crise économique de plein fouet. Ces gens, humiliés par le capitalisme, on a été incapable de leur proposer un environnement culturel qui aurait pu leur donner une alternative à ce que proposait la simple colère résignée du Front National ». De ce constat amer se dégage même une certaine rancoeur. « J’en veux beaucoup au milieu culturel en particulier, qui depuis une vingtaine d’années s’est replié sur lui-même et est devenu, malgré ce qu’il raconte, totalement fermé à la réalité de la société française. Le spectacle vivant, le SADEAC… tous ces gens là ne fonctionnent plus qu’en termes de préservation de leurs propres intérêts et de reconnaissance du milieu. La gestion actuelle du Louvre par Martinez est, par exemple, un repli sur soi à la limite du scandale ». Mais pas question de renoncer pour autant.

Fin 2017, François Cheval coordonnera l’ouverture (avec une ancienne collaboratrice de Chalon) du premier musée de la photographie chinois, à Lianzhou. Il sera aussi co-patron de la prochaine biennale de Delhi, qui aura pour charge de confronter artistes français et indiens, toujours et encore dans des endroits ouverts, dans un pays où la démocratisation culturelle n’est plus un débat. Son ombre planera aussi dans les prochains mois sur la première rétrospective dédiée à Oscar Munoz à Madrid. S’il ne pratique plus le jogging pour l’instant, François sait toujours pourquoi il court. C’est « sa patte », celle qu’il a laissé dans la programmation 2017 du musée de Chalon-sur-Saône. « Ce que j’aime, ce sont les résonances entre des travaux anciens et une actualité moderne, voir plastiquement comment le positionnement politique devient esthétique, sans que cela ne devienne une soumission à la mode actuelle où une dérive esthétisante formaliste ». Inutile d’essayer de faire de son parcours une biographie consciencieuse : à coup sûr, pas mal d’idées se mettraient à sortir de la marge. Un brin désabusé. C’est donc ainsi que l’on a quitté un François remontant dans sa chambre d’hôtel. Pour autant, parmi tous les chemins qu’il a pris, aucun ne semble avoir suscité chez lui l’ombre d’un regret. « Je ne peux pas en avoir, j’ai l’impression de ne jamais avoir été jusqu’au bout de ce que je voulais faire. J’ai beaucoup tenté et le résultat ne pouvait pas correspondre à toutes les ambitions que j’avais, l’ambition ultime étant de rendre les gens moins ignorants et plus heureux via la médiation de l’art et de la communication ». Un combat vain ? Sans doute, mais un combat quand même. « Tout ça ne sert à rien, mais je ne voyais pas comment faire autrement ». 

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