Face aux feux de forêt,la prévention va changer ses méthodes


Alors que le feu a déjà détruit 20 000 hectares et poursuit son sinistre ouvrage, les professionnels se préparent à changer le référentiel de prévention des incendies

Incendie juillet 2022 sur la commune de La Teste en GirondeSDIS33 service communication-protocole - Tous droits réservés
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Publication PUBLIÉ LE 19/07/2022 PAR Cyrille Pitois

Les deux incendies qui enflamment la Gironde depuis une semaine créent une situation inédite et probablement historique. L’année 2022 marquera sans doute un tournant dans la méthode lutte contre les incendies et aussi pour l’avenir de la sylviculture et de l’exploitation des forêts domaniales, communales ou usagères. Premières tentatives d’explications alors que la forêt brûle encore et les conditions caniculaires perdurent. Six questions-six réponses pour un premier point sur les enseignements de ce sinistre été.

1. Le désastre en cours aurait-il pu être évité ?

Les pompiers et les professionnels de la forêt témoignent tous d’une puissance du feu et d’une vitesse de propagation de ces deux incendies qui relèvent du presque jamais vu. La météo est citée en première cause avec des températures fortes et un stress hydrique, autrement dit une sécheresse, particulièrement élevés. “Même les ronces sont sèches et les fougères sont jaunes. Il faut voir comment ca craque sous les pieds,” témoigne le maire de Biganos, propriétaire et exploitant forestier lui-même, Bruno Lafon. L’autre cause est la main de l’homme. Outre la possibilité d’un incendie criminel à Landiras, l’impact social pèse lourd sur la forêt ; “Les feux prennent le plus souvent le long des routes et des voies ferrées,” souligne encore Bruno Lafon. “Une forêt ne s’auto-enflamme pas.”

La forêt est un terrain de jeu pour le VTT, la randonnée ou la cueillette des champignons. Pendant que sa fréquentation augmente, le nombre de ses anges gardiens, les agents de l’ONF diminue, eux qui assurent prévention et éducation au milieu.

 

2. La gestion de la forêt, l’organisation de la lutte contre les incendies doivent-elles être réexaminées ?

Défaut d’entretien des parcelles ? Allées coupe-feu insuffisantes ? Pompiers sous-équipés ? Les polémiques sont inévitables, mais les professionnels de la forêt ne s’en emparent pas. “La France est particulièrement bien dotée en moyens de lutte contre les feux de forêt, par rapport à ses voisins européens” affirme même Christian Ribes président de FiBois Nouvelle-Aquitaine, l’interprofession du bois. “Mais nous sommes dans des conditions telles que parfois le largage d’un canadair par effet de souffle attise des flammes qui font déjà cent mètres et l’eau sèche en un temps record.” Face à la violence des flammes, l’utilisation de l’eau paraît dérisoire. A moins de considérer, comme le soutiennent nombre d’acteurs ces jours-ci, qu’il faut plus de moyens aériens pour intervenir au plus tôt sur les départs de feu.

Pour les allées coupe-feu, on aurait sans doute pu faire mieux, comme cette allée demandée de longue date par les propriétaires, dont les travaux ont commencé le lundi 11 juillet en forêt de la Teste, alors que le feu a démarré le 12. “Il faut rester humble face à la forêt. Je ne peux pas dire que cette allée supplémentaire aurait limité la propagation du feu. Mais au moins les pompiers auraient eu moins de difficultés d’accès,” relève Bruno Lafon.

La question de l’entretien est plus délicate en fonction des configurations. Les parcelles gérées par l’ONF ou par des sylviculteurs sont réputées être nettoyées régulièrement et débarrassées justement pour limiter le risque incendie et aussi faciliter les accès. Le cas de la forêt usagère de la Teste de Buch est différent. Ouverte à tous pour venir y faire provision de bois, son entretien est aussi beaucoup plus aléatoire.

Quelques uns des nombreux moyens opérationnels déployés sur l'incendie situé sur la commune de LandirasSDIS33 service communication-protocole - Tous droits réservés

Quelques uns des nombreux moyens opérationnels déployés sur l’incendie situé sur la commune de Landiras

3. Quand les feux vont-ils s’arrêter ?
“Impossible à dire,” répond Christian Ribes. La seule façon de connaître une issue rapide serait que le vent s’inverse pour renvoyer les flammes vers des zones déjà carbonisées, le feu s’éteindrait faute de combustible, tout ce qui pouvait brûler ayant déjà brûlé. “Mais on n’est pas à l’abri d’un feu qui peut durer des semaines tant qu’il y a du vent susceptible de le faire progresser vers des zones où il trouve du combustible comme cela s’est produit en Californie ou en Australie“, poursuit Christian Ribes. Ce feu montre que les actions de prévention vont devoir changer de référentiel.

“Nous étions habitués à concevoir des coupe-feux dont la largeur correspondait à la hauteur d’un arbre. Face à des propagations et des hauteurs de flammes comme on les connaît cette année, ce sont des coupe-feux de 500 m de large ou plus qu’il va peut-être falloir envisager” explique Christian Ribes. De telles solutions déjà expérimentées dans l’histoire du massif avaient finalement été abandonnées en raison de leur manque d’efficacité : les sautes de feu de plus de 500 ayant souvent été constatées. Un sujet sans doute à l’étude des prochaines réunions de travail et de débriefing prévues entre soldats du feu et exploitants forestiers pour revisiter toute la méthode de prévention des incendies.

Par exemple le système jugé jusqu’ici performant des tours de guet qui permettait de tuer le feu dès les premières minutes va être revu. “Un système expérimental avec des capteurs et des puces dispersés dans la forêt pour détecter les départs de feu existe. Il  semblait très coûteux par rapport au bénéfice risque. Mais l’incendie de 2022 va montrer que ça coûte beaucoup moins cher qu’un feu aussi destructeur.” Quid aussi de l’efficace surveillance humaine, la plus chère de toutes ? Tout est toujours question de moyens.


4. Que va-t-il se passer une fois le feu éteint ?


“Ce qui nous attend est très désagréable,” confie Christian Ribes. Les exploitants vont devoir dégager tous les bois calcinés; une priorité qui ne permettra pas aux entreprises de dégager le moindre bénéfice puisque ce bois n’a aucune valeur marchande; tout au plus trouvera-t-il un usage secondaire comme petit bois pour des chauffages industriels. Suivront des opérations de remise en état des parcelles et de replantation d’un paysage qui mettra 20 à 40 ans à ressembler à une forêt. “L’essence la mieux adaptée à la nature du sol et au climat, c’est le pin maritime. Eventuellement en alternance avec le chêne liège,” indique encore Christian Ribes.

Le premier débouché de la forêt landaise, c’est la pâte à papier via l’usine de Biganos. Le deuxième débouché, c’est le bois de palettes, l’emballage et l’encaissage. Enfin les bois les plus droits, les plus réguliers sont utilisés comme bois de construction.

 

5. Pourquoi ne pas laisser la nature reprendre ses droits sans intervention humaine ?

Les premiers végétaux qui repoussent sont les ronces, les genêts, les ajoncs et les bouleaux. Une jungle vite impénétrable et de nouveau très sensible au risque incendie. “On l’oublie parfois, mais un arbre ne pousse pas tout seul. Derrière chaque arbre il y a un propriétaire public ou privé et la main de l’homme pour entretenir le sous-bois.” Ce n’est qu’au bout d’une dizaine d’années que cette végétation de sous-bois disparaît sous les grands arbres.

 

6. Quel sera le coût économique des ces incendies pour la filière ?

C’est encore prématuré pour des évaluations précises. A ce stade, si plus de 20 000 ha risquent de disparaître sous les flammes, le massif a connu des coupes beaucoup plus sombres avec les tempêtes Klaus en 2009 et Martin en 1999, respectivement 400 000 ha et 250 000 ha détruits. Une première réunion de l’interprofession est prévue cette fin de semaine. Les parcelles qui sont assurées bénéficieront d’indemnités pour reboiser. Mais toutes ne sont pas assurées. Et pour la perte d’exploitation du bois qui arrivait peu ou prou en phase de commercialisation, aucune compensation n’est prévue.

Entre les tempêtes, les risques sanitaires et les incendies, “la propriété forestière n’est pas un investissement tranquille,” reconnaît  Bruno Lafon. “Il faut poursuivre la prévention et les actions de sensibilisation pour que tout le monde nous prenne au sérieux.”

 

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