Interview Henri Biès-Péré: « J’ai espoir que le regard porté sur l’Agriculture soit différent »


Baptiste Nouet
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Publication PUBLIÉ LE 21/04/2020 PAR Baptiste Nouet

@qui :La filière lait retrouvait des couleurs depuis quelques mois et le Covid-19 passe par là. Quelle est la situation aujourd’hui pour vous éleveur ?

Henri Biès-Péré : C’est quand même idiot car on pensait que l’année 2020 serait une année de répit, une belle année pour la filière laitière avec des augmentations de prix favorables et des négociations qui se passaient bien, dans à peu près tous les groupes industriels français. Il y avait aussi un équilibre entre la production laitière et la consommation, cette dernière, qui était même en progression sur certains produits. Bref, au moment de se souhaiter les vœux en janvier, tous les signes étaient au vert. Et puis, cet évènement sanitaire s’est déclaré et le gouvernement a dû prendre des mesures en conséquence parmi lesquelles la fermeture de toute la restauration hors domicile, et celle des cantines, deux débouchés importants pour les produits laitiers français. Puis vite, on a observé que certains produits n’ont plus été consommés : les Français confinés ont adopté de nouvelles habitudes en privilégiant davantage les produits à plus longue durée de conservation. Cela s’est fait au détriment, donc de produits frais. On se retrouve alors aujourd’hui avec un déséquilibre entre l’offre et la demande. Et des prix, bien sûr, qui commencent aussi à flancher

L’Europe sollicitée

@qui : Cette crise sanitaire tombe au plus mal avec une filière lait qui connaît son pic de production en parallèle d’une demande faite aux éleveurs de moins produire…

H-B.-P. : C’est vrai que cette situation est inédite et rajoute encore une couche de difficultés à la filière. L’augmentation de production est, elle, habituelle à cette période : quand on met les vaches à l’herbe, naturellement, elles produisent plus de lait que quand elles sont avec les rations d’hiver. Et nous sommes d’autant plus inquiets puisque les premiers à trinquer sont les éleveurs engagés sous label de qualité avec les fromages AOC qui trouvent moins preneurs. Il y a quinze jours, nous avons formulé la proposition très concrète au ministre de l’Agriculture de faire du stockage au niveau européen car il n’y a qu’à ce niveau-là que nous pouvons aujourd’hui le faire. Nous savons qu’au niveau du budget, cela n’est pas neutre. À l’initiative de la FNPL (fédération nationale des producteurs laitiers), nous lui avons fortement conseillé d’intervenir auprès de ses collègues européens. L’interprofession laitière, le CNIEL, a donc décidé de mettre 10 millions d’euros sur la table pour faire de l’arrêt de collecte indemnisé. Un acte plutôt nouveau puisque ce sont les acteurs privés qui se prennent en main et qui n’attendent pas après l’État. Mais il faut quand même la bénédiction officielle de l’Union européenne puisqu’on touche aux organisations communes de marché. L’idée est de pouvoir retirer du volume du marché actuellement afin d’évider que les prix s’effondrent. Donc nous allons veiller à ce que cet outil se mette en place.

Mais comme je disais, avant le Covid-19, la filière lait connaissait une embellie avec des prix plus rémunérateurs qui permettaient aux éleveurs de remettre à flot leurs trésoreries. Ça vient au plus mauvais moment notamment pour ceux qui ont investi où qui sont en train de le faire. Bien évidemment, on sera mobilisé dans notre réseau, de l’échelle locale à nationale pour accompagner toutes ces exploitations. Les échéances de prêts repoussés, l’aménagement des paiements et des cotisations sociales… Tout le monde essaie d’alléger les trésoreries des exploitants pour passer cette période de crise.

@qui :Dans cette période, l’agriculture apparaît d’autant plus essentielle. Lors de sa dernière allocution, le président Emmanuel Macron est allé plus loin en évoquant le fait de « rebâtir une indépendance agricole […], stratégique pour l’Europe. »

H-B.-P. : C’est vrai que nous avons accueilli cette déclaration avec beaucoup de bonheur. Il a fallu attendre cet évènement pour que l’agriculture retrouve ses lettres de noblesse. Cette période nous montre que quand tout fonctionne normalement, on est à flux tendu, personne ne stocke, on trouve de la matière partout à volonté… Mais quand il y a des difficultés et qu’il faut se replier un peu sur nos frontières, qu’on doit limiter les flux avec l’extérieur, la disponibilité de l’alimentation et le fait de se nourrir font partie des premières nécessités des gens. Et on l’a bien vu dès le départ : ces derniers craignaient une pénurie… Cette crise fait prendre conscience à beaucoup de gens, du moins, je l’espère, que l’agriculture fait partie des grandes priorités et que l’autonomie alimentaire est un sujet sociétal primordial. Depuis de nombreux mois, avant même l’apparition du Covid-19, dans l’élaboration de notre pacte productif, des graphiques montraient notre perte d’autonomie sur un certain nombre de produits et nous avions alerté les pouvoirs publics sur le sujet.

@qui : Enfin, selon vous, de quoi augure l’après-crise pour l’agriculture française ?

H-B.-P. : Certains disent que l’après doit être plus vert, nous nous disons qu’il doit être plus pragmatique. Et il y en a qui ont découvert l’agriculture biologique et les circuits courts avec cette crise donc je pense qu’il faudra que l’on s’organise et se structure pour développer cette économie d’exploitations tournées vers ces canaux de vente. À travers cet épisode, on voit qu’il y a des gens qui souhaitent manger des productions de qualité mais il y en a aussi, cela a été démontré, qui veulent certes un produit sain mais pas toujours la montée en gamme. C’est donc ce cœur de marché de la production, telle qu’on la pratique sur 80 % avec l’agriculture raisonnée, qu’il faudra mettre au cœur de notre action à l’avenir. Essayer aussi à l’avenir d’éviter de faire de l’idéologie pour toutes les agricultures. Oui, il y a un enjeu climatique et on va le prendre en compte. Oui, il y a un enjeu sur la réduction de produits phytosanitaires et on va le prendre aussi en compte, encore une fois, de manière pragmatique, afin de continuer d’assurer l’approvisionnement de tous les circuits de distribution qui alimentent aujourd’hui les consommateurs.

Enfin, je m’autorise à croire que certains éléments tendent à évoluer. Très sincèrement, je pense que la crise va nous permettre de pousser des idées qui jusque-là étaient peu entendues. En l’occurrence, sur les facteurs de production, dont on parle souvent, les produits phytosanitaires en première ligne, les eaux d’irrigation, aussi, où voilà, on se disait qu’on pouvait avoir un peu moins de production à l’hectare… Cette crise nous montre bien que chaque kilo et chaque tonne sont aujourd’hui utiles et indispensables. Quand on expliquait aussi que les Polonais avaient augmenté de 75 % leurs exportations de poulet standard, cela n’émouvait personne. Même si la restauration hors domicile est aujourd’hui fermée, il est intéressant de considérer que cette production, qui n’est ni du haut de gamme ni du n’importe quoi, est nécessaire à produire en France. J’ai donc espoir que le regard sera aussi différent sur ceux qui ont des projets pour des bâtiments.


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