Benoît Biteau : « Il ne doit pas y avoir d’année blanche pour la PAC »


Archives Julien Bonnet
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Publication PUBLIÉ LE 08/04/2020 PAR Anne-Lise Durif

@qui!: Pendant que certains nous annoncent un risque de pénurie, vous craignez une surproduction. Pourquoi ?

Benoît Biteau : “La pénurie sur certaines productions n’est pas exclue, en matière de maraîchage, de fruits et de légumes, et ce malgré tous les efforts et l’inventivité des filières pour traverser cette crise. Ce n’est pas tellement qu’elles manquent de bras ou de débouchés mais parce que cette crise a accéléré le mouvement des consommateurs : ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les productions locales. La demande est exponentielle. Entre ma propre exploitation et celles d’agriculteurs de ma connaissance, nous pourrions tous multiplier par dix notre production et la vendre sans problème ! Mais on ne peut pas faire plus, et d’ailleurs ce n’est pas le principe. Cette crise exacerbe les limites de nos modèles. Ceux qui sont en circuit-courts depuis longtemps s’en sortent, alors que les productions à destination de l’exportation ou de l’industrie agro-alimentaire bien moins. Je m’inquiète pour eux. Il ne faudrait pas que les premières victimes de cette crise soient les agriculteurs, alors que c’est notre souveraineté alimentaire qui est en jeu.”

@qui!: Comment s’explique ce décalage ?

“Les pays avec lesquels nous avons des échanges commerciaux ferment un à un leur frontière. Le Viet-Nam, par exemple, a décidé très récemment de garder son riz pour ses habitants, mettant un terme aux accords qu’il avait depuis peu avec les pays européens. Autre exemple : notre blé français qui alimente habituellement les pays d’Afrique du Nord, arrive aujourd’hui au compte goutte à destination. Résultat, le Maroc, dont la majeure partie du blé consommée dépend de nous, peine à subvenir aux besoins en couscous et en farine de ses habitants. Et du côté Français, les céréaliers se retrouvent avec de moins en moins de débouchés. C’est la même chose pour les éleveurs en lait et en viande. Depuis le début de la crise, les industries de l’agro-alimentaire ont progressivement cessé de collecter le lait dans les fermes. Les agriculteurs ont reçu un courrier les prévenant que tout était arrêté sans paiement ni compensation.  De la Corrèze à l’Auvergne, les éleveurs jettent leur lait dans le caniveau. Pendant ce temps là, à l’autre bout du monde, ceux qui attendent le lait français vont en manquer. On va se retrouver avec des zones de la planète où les habitants vont être en pénurie de produits alimentaires de base et d’autres comme la France où on sera obligé de jeter car nous serons en surproduction. C’est absurde. C’est dans ces moments là qu’on mesure toutes les limites de notre modèle.”

@qui! : N’est-il pas possible de réorganiser ponctuellement ces filières, comme l’a fait le maraîchage, pour écouler ce surplus au niveau national, plutôt que de le jeter ?

“Au débotté comme ça, on ne sait pas faire. Le problème, c’est que le système de distribution et de transformation n’est pas fait pour absorber une surproduction. Une vache produit huit à dix mille litres de lait par an. Rapporté par jour et par vache, ça fait des milliers de litres qui sont obligés de passer par une production industrielle, de la mise sous pack à la transformation en fromages, yaourts, etc. Idem pour la viande, qui doit suivre le parcours des abattoirs, notamment pour des raisons sanitaires. Or on ne peut pas manufacturer toute cette quantité car nous n’avons pas suffisamment d’infrastructures pour le faire comme le peut la filière fruits et légumes, par exemple. Ceux qui le peuvent sont les petites exploitations ayant un laboratoire, fonctionnant en circuit-court… Mais à cette échelle, ce n’est pas aussi simple. Nous n’avons pas les capacités à transformer des milliers des litres par jour. Et pendant ce temps là, il faut continuer à s’occuper des bêtes, qui sont en pleine lactation, à les nourrir, payer les charges… Tout ça à perte. En parallèle, les prix du lait et de la viande risquent de chuter.  Je crains que cette crise ne finisse de mettre à genoux une filière déjà en difficulté. C’est une illustration criante des mauvais choix d’adaptation que nous avons fait par le passé dans le but d’atteindre notre souveraineté alimentaire.”

@qui! : Qu’avons-nous comme solutions, selon vous ?

“Il faut qu’on s’interroge sérieusement sur la pertinence de notre modèle basé sur l’import-export, et sur les accords de libre-échanges. Quel intérêt il y a-t-il à dépendre de protéines qui viennent de l’autre bout de la planète alors que nous pouvons les produire nationalement ? Quel intérêt il y a-t-il à exporter notre bonne production pour l’échanger contre de la moins bonne? Il faut que ça provoque un débat sur les quotas, un retour à une forme de régulation, de sorte à fournir juste ce qu’il faut pour notre souveraineté alimentaire, ni plus, ni moins. On a longtemps pensé en terme de sécurité alimentaire, qui équivaut à produire une ration alimentaire par personne et par jour. On a atteint ce quota à l’échelle mondiale, encore faut-il qu’il puisse arriver à bon port… La période actuelle nous montre clairement que ce système est défaillant. Nous devons revenir à une souveraineté alimentaire, qui elle implique la sécurité alimentaire, mais à l’échelle du pays. Chaque territoire est en capacité de s’auto-suffire. Une production locale destinée à la consommation locale pourrait nourrir en quantité nécessaire, sans qu’on manque ni qu’on soit obligé de jeter. Mais pour cela il fait également que nous allions vers des modèles de productions plus vertueux.”

@qui!: Comment atteindre ces objectifs ?

“Avec Claude Gruffat (ancien PDG de Biocoop et actuel eurodéputé EELV), nous avons demandé au ministre de l’agriculture et à l’Europe un fonds d’aide d’urgence à la filière sinon elle va mourir. La nouvelle PAC qui devait être votée en ce début d’année ne l’a pas été. Nous allons donc nous acheminer vers une année transitoire, voire deux. Il ne faudrait pas qu’il ait une année blanche sur les aides. Je demande à ce qu’elles soient maintenues sur les principes de l’ancienne PAC, tout en commençant à amorcer des évolutions dans les pratiques, pour aller vers des modèles agricoles plus vertueux. La présidente de la FNSEA Christiane Lambert a dit l’autre jour que ce n’est pas quand on était dans le rouge qu’on pouvait faire plus vert. C’est tout le contraire : faire plus vert est le seul moyen de nous sortir du rouge. Ca se vérifie dans les faits.  L’agriculture fait également partie des solutions pour répondre à l’état d’urgence climatique, qui a été adopté par le gouvernement en novembre dernier, mais dont plus personne ne se préoccupe actuellement. Or quand on tire sur le fil de la pelote du changement climatique, on voit qu’il faut aller vers des gestions vertueuses et de préservation de l’eau, de la biodiversité, de la santé animale et humaine, etc. L’agriculture est à la base de tout ça, elle a un rôle fondamental à jouer.  J’ai donc également appelé le ministre à organiser dès la sortie de l’épidémie un conseil national de la résilience, pour tirer les enseignements de cette crise  et  construire avec l’ensemble des filières notre souveraineté alimentaire.”

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